
Figure d’esprit Urüngenam à Mbranda.
À côté d’Urüngenam, ses lances et ses sagaies liées en faisceaux, ainsi que les deux flûtes en bambou enveloppées dans des nattes et ficelées avec du rotin.
Il existe des objets et non des moindres que Margaret Mead n’a pas vus – ou tout au moins dont elle n’a pas parlé. Ce sont les grandes figures d’ancêtres qui ont été décrites par le père Karl Laumann dans trois textes de 1951, 1952 et 1954 parus dans la revue Anthropos : Eine merkwürdige Holzfigur vom mittleren Sepik in Neuguinea (« Une figure sculptée singulière du moyen Sepik en Nouvelle-Guinée » – sept-déc 1952), Vlíss̱, der Kriegs- und Jagdgott am unteren Yuat River, Neuguinea (« Vlíss̱, le dieu de la guerre et de la chasse dans la basse Yuat River, en Nouvelle-Guinée » – sept-déc 1952) et surtout Geisterfiguren am mittleren Yuat River in Neuguinea (« Figures d’esprit sur le cours moyen de la rivière Yuat, en Nouvelle-Guinée » – 1954).

Ce sont dans les villages situés sur le cours moyen de la rivière Yuat, que Laumann a découvert sept (ou huit ?) grands exemplaires de figures d’esprit, toutes masculines et nommées (Tamásua, Vlisso ou (et ?) Vlissoa, Urüngenam, Mündabála, Sünoadangassa, Muliákeban et Ambossángmakan). Celles-ci ont été trouvées respectivement à Maramba, Antefugoa (et ? Mansuat), Maramba, Narbari, Araning et encore Mansuat pour le dernier.
Karl Laumann était un prêtre catholique de la Société du Verbe Divin, installé à la mission Kanduanum II (sur le Sepik, cf. carte), fondée en 1947. C’est de ce poste avancé que Laumann explora les régions du Sepik, alors moins connues.
Curieusement, on remarque que ces figures ont été retrouvées sur la rive droite de la Yuat, conservées dans des maisons privées car elles sont la propriété d’un homme et non de la communauté. Nombre d’entre elles portaient encore un pagne féminin en fibres, tissé de feuilles de palmier sagou. Laumann insiste clairement sur le fait qu’il ne s’agit pas de figures d’ancêtres, mais bien d’esprits. À l’origine, ces esprits relevaient sans doute de divinités guerrières ; toutefois, avec l’arrivée des Occidentaux et la fin des combats et des raids, les redoutables dieux de la guerre ont progressivement été réinterprétés comme des divinités de la chasse, plus paisibles et plus utiles à la communauté. Ces statues faisaient l’objet d’offrandes alimentaires.

4 a : La figure d’esprit Sünoadangassa à Narbari. b : Vue latérale de la figure. 5 a : La figure d’esprit Muliákeban à Araning. b : Détail. c : Vue arrière de la figure
La planche suivante est étonnante, donnant à voir une grande figure masculine (2m), Mundábala, plus élancée, affublée d’une poitrine imposante. Le dos de la sculpture montre un iguane soigneusement découpé. Et elle n’est pas seule puisqu’elle est accompagnée de sa femme et de son enfant !
Pandú, épouse de Mundábala, est représentée par une figure féminine d’environ un mètre, sans tête ( fig. 3e ci-dessous), autrefois surmontée d’un véritable tête de femme. Elle ne joue aucun rôle dans la vie communautaire et n’est pas considérée comme une ancêtre, mais simplement comme une « femme-esprit ». Sa poitrine avec ses rainures circulaires incisées autour des seins, rapproche stylistiquement cette figure féminine de la sculpture masculine principale, Mündabála.
Andí est l’enfant de Mundábala et Pandú. Sa figure, de petite taille (54cm), incarne un esprit enfantin. Elle montre un visage rond, un ventre saillant, des jambes courtes. Bien que de sexe masculin, la statue porte un tablier féminin comme cache-sexe. L’auteur ajoute : « L’enfant tient fermement, avec ses deux mains, un oiseau devant sa poitrine, qu’il semble vouloir porter à sa bouche pour le manger — du moins selon les dires de mes informateurs«

3a : Figure d’esprit Mūndābalā à Maramba (mais Narbari dans le tableau de Laumann?). 3b : Détail. 3c : Vue arrière de la figure. 3d : Mūndābalā avec femme et enfant, vue latérale. 3e : Femme et enfant de Mūndābalā
Parmi les figures les plus saisissantes, Tamásua, collecté à Maramba, s’impose sans conteste. Haute de 2,10 m, elle se distingue par une morphologie singulière. La tête, inclinée vers l’avant depuis de larges épaules, confère à l’ensemble un léger déséquilibre qui suggère le mouvement. Au sommet du crâne se dresse une forme conique, sans doute destinée à recevoir une coiffe de plumes de casoar. Sur les épaules et le haut des bras, un profond motif de rainures attire l’attention : il évoque un châle sculpté, ou plus probablement la représentation d’un grand bilum.
Tamásua est bien documenté et a fait l’objet de l’article de Karl Laumann de 1951 : « Tamasua est considéré comme un esprit bienveillant qui apporte le succès à la chasse. Pour lui rendre hommage et obtenir ses faveurs, les villageois déposaient des offrandes alimentaires devant sa statue : ignames, chair de noix de coco, et surtout foie des animaux chassés. Ces aliments étaient soigneusement préparés, parfois décorés de manière symbolique, et placés aux pieds de la figure. Le foie frit était suspendu à une corde autour du cou de la statue« .

Les figures d’esprit décrites par Laumann invitent à reconsidérer la cartographie ethnographique héritée des premiers travaux sur les Mundugumor.

Elles montrent que les matériaux collectés par Mead ne constituent qu’une facette d’un ensemble rituel plus vaste et certainement plus complexe. Ces figures, tour à tour redoutables ou bienveillantes, représentantes d’un dieu de la guerre puis de la chasse, disent la plasticité des croyances et la capacité des sociétés à remodeler leurs figures mythiques.
Figure Mundugumor (155cm) acquise par Günter Markert dans le village de Dimeri en 1961.
D’après la notice de la vente Native déc. 2025: Markert était cinéaste, écrivain, aventurier, marchand et collectionneur d’art tribal et asiatique… En 1960-1961, il monte une expédition en Papouasie-Nouvelle-Guinée financée par le Linden Museum de Stuttgart. En collectant des objets pour le compte du musée, Markert a rassemblé un grand nombre d’artefacts et de sculptures provenant de différentes parties du fleuve Sepik, y compris la figure actuelle du village de Dimeri. À son retour, une partie de ce matériel est entrée dans la collection du Linden Museum, tandis que d’autres œuvres ont été conservées par Markert et vendues plus tard par l’intermédiaire de sa galerie munichoise.
À noter encore que de nombreuses pièces de la Yuat River furent collectées par Dadi Wirz, puis par Alfred Bühler, et plus tard par Meinhard Schuster… à l’exception de Paki, des « sculptures de faîtage » recueillies, plus tôt, dans les années 1930… À suivre. »
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