
Le mois dernier, j’avais publié une note annonçant l’ouverture de l’exposition Hawaiʻi: a kingdom crossing ocean à Londres. J’ai enfin pu la découvrir et constater par moi‑même la richesse d’un parcours déjà très finement présenté par l’un des membres de Détours des Mondes sur le site de l’association. À vrai dire, il n’y a guère à ajouter à cet article. Je voudrais simplement mettre en lumière l’extraordinaire qualité du catalogue qui accompagne l’exposition et proposer quelques zooms sur certains points qui m’ont particulièrement retenue.

Toujours impressionnantes ces effigies de plumes ! Je les connais bien… grâce aux dessins de Sarah Stone et Thomas Davies et Philippe J. de Louthebourg. Appelées Akua hulu manu, elles sont des réceptacles destinés à des divinités spécifiques. Elles étaient créées par des artisans hautement qualifiés et entretenues par des kahu (gardiens) à travers des pratiques rituelles.

Bien que nous ne sachions pas quelles divinités incarnent ces trois akua hulu manu, elles ont probablement quitté l’île d’Hawaï en 1779 lors du troisième voyage de Cook. Déjà signalées comme exposées au British Museum dès 1803, elles auraient été vus par de nombreux ali‘i (chefs) venus à Londres tout au long du XIXᵉ siècle, et notamment Liholiho, Boki et Kapihe, qui visitèrent le musée.
« Hawaiian Gods too much for British Baby » par Samuel Begg publié dans The Illustrated London News du 9 avril 1887. © The National Library of Australia.

Entre autres éléments, le voyage du HMS Blonde mérite d’être signalé. Il occupe une place singulière dans l’histoire d’Hawaï, à la croisée du deuil royal, des ambitions diplomatiques britanniques et des bouleversements religieux qui traversent l’archipel au début du XIXᵉ siècle.
En 1824, le roi Kamehameha II (Liholiho) et son épouse Kamāmalu se rendent en Angleterre pour rencontrer George IV mais tous deux vont mourir de la rougeole à Londres. Pour rapatrier les dépouilles royales et manifester les condoléances officielles de la Couronne, la marine britannique affrète le HMS Blonde, placé sous le commandement de Lord George Anson Byron. Lorsque le navire arrive à Hawaï en 1825, il ne se contente pas d’une mission funéraire. L’expédition s’inscrit dans la continuité des voyages de Cook : cartographier, observer, documenter, et collecter. Le contexte local est alors profondément instable : le système religieux traditionnel a été aboli quelques années plus tôt, les missionnaires protestants gagnent en influence, et les lieux sacrés se trouvent dans une zone grise, à la fois vénérés, contestés et vulnérables.



C’est dans ce climat que l’équipage du Blonde se rend au Hale o Keawe, à Hōnaunau, un mausolée royal abritant les ossements d’ali‘i de haut rang et protégé par des ki‘i le 12 juillet 1825. Plusieurs de ces figures sont prélevées et emportées à bord. Ces gestes, perçus aujourd’hui comme des actes de spoliation, étaient déjà à l’époque l’objet de tensions : les Hawaïens n’ignoraient pas la portée sacrée de ces images, même si le cadre rituel qui les entourait avait été officiellement démantelé.
Les objets rapportés par le Blonde ont ensuite circulé dans les réseaux savants et militaires britanniques : dons institutionnels, collections privées, musées. Le récit du voyage, publié en 1826, a largement contribué à façonner la vision européenne d’Hawaï, mêlant exotisme, curiosité ethnographique et fascination pour un monde perçu comme en voie de disparition.

En plus de ces trois figures, le British museum conserve un bol incrusté de dents humaines provenant du HMS Blonde. Celui-ci fut rapporté par William Davis, le chirurgien du bord. On ignore dans quelles circonstances il l’a obtenu, mais cela pourrait avoir eu lieu après qu’il eut soigné Kalanimoku, le Premier ministre hawaïen. Ces ipu ‘aina (bols à rebuts) servaient à contenir des éléments provenant du corps des chefs, comme des ongles ou des cheveux.

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