John Webber – 32

Webber-hawaii
J’écrivais le 5 juin dernier les lignes qui suivent, et bien sûr les notes rédigées sur les artefacts et les collections des mers du sud, écrites dans un premier temps pour la Revue destinée aux membres de l’association Détours des Mondes, se poursuivent en 2018. Les prochaines vont nous emmener aux musées de Berne et à Vienne grâce à la figure de John Webber.
Si le nouveau lecteur souhaite commencer par le début, le numéro 1 : c’est par ici.

James Cook. Son nom rime avec l’esprit des Lumières, les grands voyages de découvertes, et presque 250 ans après le départ de sa première expédition autour du monde, sa célébrité est intacte.
Au cours de ses trois voyages, Cook mais aussi les personnes à bord, artistes, savants, hommes d’équipage ont collecté et rapporté en Europe plus de 2000 objets qui, pour une grande partie, vinrent constituer les bases des collections ethnographiques de nos musées.
Ces artefacts eurent des « vies » bien particulières, souvent mouvementées, et de nombreuses enquêtes ont été menées afin de les retrouver.
Un important travail d’investigation a été effectué notamment par Adrienne L. Kaeppler depuis les années 70 afin d’identifier ces « curiosités artificielles » de par le monde.
Il y a un an maintenant, j’ai souhaité partir sur ses traces mais aussi sur celles d’autres chercheurs, conservateurs de musées, ethnologues, en quête des objets polynésiens rapportés lors de ces trois voyages.
Les quelques notes que j’ai écrites à partir de leurs travaux ont été publiées en priorité en direction des membres de l’association Détours des Mondes. Grâce à ce blog, je vous propose d’en profiter sous forme de dizaines de petits épisodes qui pourront être largement illustrés et ce grâce à l’outil internet.
Il ne s’agit pas ici d’un catalogue exhaustif, mais bien d’une promenade à travers des tableaux composés de terres et de peuples polynésiens, de personnages occidentaux animés d’une soif de découverte du monde pour le comprendre, le classer, l’annexer…

Reprenons donc le fil…

1Tereoboo

Terreoboo, roi d’Hawaï, apporte des cadeaux au capitaine Cook à bord de la Resolution.
John Webber, le dessinateur du troisième voyage aime montrer les paysages qu’il découvre, illustrer les rencontres. Ici c’est la grand pirogue à balancier suivie de deux pirogues à double coque, toutes emplies de rameurs mais aussi pour celle du premier plan, d’effigies de plumes soigneusement enveloppées et déposées à l’arrière de l’embarcation. Au loin, la côte escarpée hawaiienne se détache.
Le jeune Suisse John Webber n’a que vingt-quatre ans lorsqu’il rejoint le capitaine Cook dans son troisième voyage d’exploration dans le Pacifique. Né à Londres en 1751, son père (dont le nom d’origine est Wäber) était un sculpteur bernois. Le jeune John fit ses études à Berne auprès d’un artiste peintre puis à Paris. De retour à Londres, son travail est remarqué par Daniel Solander, le botaniste du premier voyage de Cook qui le recommande à l’Amirauté, et c’est ainsi que le 12 juillet 1776 il quitte l’Angleterre à bord de la Resolution !
Ses dessins doivent servir d’illustration au récit officiel du voyage. À bord il n’y a pas d’autre artiste patenté mais on sait que les chirurgiens ont plus d’une corde à leur arc : David Samwell écrira un journal et des textes d’anthropologie, William Anderson est naturaliste et linguiste, mais c’est surtout William Wade Ellis, l’assistant-chirurgien à bord de la Discovery, qui est un aquarelliste expérimenté. Il se distinguera par ses illustrations d’oiseaux et aidera certainement Webber à retoucher et colorer ses dessins. Il en produira un bon nombre, s’inspirant largement de ceux de Webber et les vendra en les publiant en 1782 dans un récit de voyage sans la permission de l’Amirauté.
Quant à John Webber, à son retour, il supervisera les gravures réalisées à partir de ses dessins et deviendra célèbre pour ses vues des Mers du Sud, ses portraits d’indigènes, satisfaisant un public anglais en quête d’exotisme.

2omai Mais anticipons les années 1784-85, époque où John Webber fut remarqué par Philippe-Jacques de Loutherbourg, responsable du Théâtre Royal de Drury Lane à Londres. Ce dernier lui demanda de réaliser les décors de scène d’une pantomime Omaï – Voyage around the world, basée sur les voyages de Cook et de Omaï, un jeune natif des îles de la Société. Cette pantomime était d’un genre nouveau, à la fois du style commedia dell’Arte, et à la fois un mélange de tableaux théâtraux, de chansons et de danses ; une sorte de grande farce !
John Webber était bien sûr à même de conseiller sur les costumes indigènes et créer des décors en reproduisant des paysages qu’il avait découverts dans ces îles lointaines. La dernière scène du spectacle était constituée d’une procession d’une soixantaine de personnages en costume et portant des objets indigènes.
Peut-être ceux-ci appartenaient-ils à Webber ?
Ainsi, grâce aux dessins que réalisa Philippe-Jacques de Loutherbourg pour ce spectacle, on retrouve trace d’objets probablement collectés par le dessinateur. On note également aux mains de ces personnages de nombreuses armes. Or de Loutherbourg était un amateur d’armes et de curiosités, et dans la vente de sa collection en 1812, il est noté qu’un pectoral de Tahiti et qu’un casque de plumes des îles Sandwich (Hawaii) furent vendus.
Est-il possible que ces pièces aient été collectées par Webber, puis données ou vendues à Philippe-Jacques de Loutherbourg ? Nous n’avons pas la réponse…

3nootkaQuant au fond de la pantomime de 1785, il s’agissait d’une pure fiction qui ignorait les faits réels : elle brossait une rencontre idéale entre les Européens et les Tahitiens, prétextant par exemple que Omaï était venu en Angleterre dans le seul but d’y chercher une épouse…
Dans la réalité, Maï (ou Omaï) était le fils aîné de propriétaires terriens de Raiatea. Vers 1763 alors qu’il était encore enfant, des hommes de Bora Bora envahirent Raiatea, son père fut tué et le reste de la famille s’enfuit à Tahiti. On se souvient qu’en 1769, Banks avait fait venir à bord Tupaia. Quatre ans plus tard, c’est au tour de Maï de rejoindre l’Adventure commandé par Tobias Furneaux, lors de la seconde expédition. Maï avait jaugé de la puissance de feu des Anglais et il voulait aller chercher à Londres de quoi combattre ses ennemis.
En Angleterre, Joseph Banks en fit son protégé et le guida dans la « haute société » de l’époque. Comme en témoigne le beau portrait de Nathaniel Dance, il véhiculait aisément l’image romantique du « bon sauvage », prince en son pays ! Il se laissa faire, étant plus préoccupé à préparer stratégiquement son retour. C’est ainsi que le troisième voyage le ramenait chez lui. Si l’on parle des objets rapportés par Maï à Huahine (des objets « minables » comme des soldats de plomb, loin d’être des cadeaux dignes d’une grande puissance !), on ignore cependant si, lors du trajet initial vers l’Angleterre, il avait emporté à bord, comme Tupaïa l’avait fait, quelques objets des îles de la Société que nous n’aurions pas encore retrouvés. La vie de Maï fut brève, il mourut à Tahiti en 1779 avant d’avoir pu entreprendre quoi que ce soit contre ses ennemis.
Quant à John Webber, il fit des voyages réguliers en Grande-Bretagne et en Europe toujours en quête de paysages pour son inspiration dessinatrice, et mourut à Londres en 1794 non sans être passé par sa ville natale Berne en 1787 et y avoir fait envoyer en 1791 sa collection d’artefacts.

à suivre

Photo 1 : Offrande devant le Capitaine Cook, janvier 1779, dessin de John Webber © Bishop museum, Honolulu.
Photo 2 : Terreoboo, roi d’Hawaï, apporte des cadeaux au capitaine Cook, dessin de John Webber, 1780.


Photo 3 : Omaï, a Native of Ulaietea, Brought in England in the Year 1774 by Tobias Furneaux, gravure de Francesco Bartolozzi d’après Nathaniel Dance, 1774.

Photo 4 : Nootka or King G. Sound © Philippe Jacques de Loutherbourg, 1785 © National Library of Australia.

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