S4. E5. Aller-retour

Natifs de Mioko, île du Duc d’York, Archipel Bismarck, photo de Rodolphe Festetics de Tolna © Musée du Quai Branly-J. Chirac N°PP0156124

Festetics partit au tout début de l’année 1896 pour le nord de la Nouvelle-Irlande, avide de pouvoir collecter des objets Malanggan.
Peu après, Richard Parkinson vint me trouver à Mioko et me proposa de me ramener en Europe. Son offre me surprit ; mais bien que très aimable, je m’aperçus qu’elle n’était pas totalement désintéressée. Il souhaitait m’acheter les crânes collectés dans le Sepik et dont Luca lui avait parlé. Il pensait pouvoir les revendre un bon prix à Berlin et, très correctement, il me donna immédiatement une belle somme. Il devait supposer, à juste titre, que j’étais dans le besoin. J’acquiesçai ; cependant il fut convenu que si j’avais des nouvelles de Jouan, me sentant coupable de mes précédentes ventes, les crânes appartiendraient au muséum de Cherbourg, et je lui redonnerai l’argent. Il acquiesça, naturellement !
Sans cesse avide de savoirs, il souhaitait aussi m’entendre sur ce que Luca et moi avions vécu à Kanganamam et recueillir des informations sur les objets, masques et sculptures, qu’ils connaissaient de cette région.
Il y avait huit mois que tu étais parti et je ne pouvais encore me résoudre à quitter l’archipel.
J’ai le sentiment d’avoir passé ma vie à attendre. Attendre ton retour bien souvent, pour se projeter toujours en avant, aspirer à « un je-ne-sais-quoi » de jours différents, pas nécessairement meilleurs. La vie quoi ! Une consolation ? Ce retour désiré n’était-il qu’une folle idée ? Mais l’amour n’est-il pas ce subtil mélange d’émotions oscillant entre attente, espérance et manque ?
Déchirée entre passion et désarroi, j’acceptais finalement la proposition de Parkinson, car, après avoir envisagé plusieurs possibilités, il me fallait avoir des nouvelles de mon père, c’était devenu pour moi un impératif.

Berlin, 3. Mai 1896. Eröffnung der Gewerbeausstellung im Treptower Park. “Deutsche Kolonial-Ausstellung”. Farblithographie (Postkarte).

Sur le départ, je découvris que Parkinson avait consenti à une curieuse mission, celle d’emmener à Berlin un groupe de Tolaï pour la grande exposition industrielle qui devait se tenir cette année-là.
La première chose que j’ai faite à mon arrivée dans la capitale allemande fut ainsi d’écrire à mon père et à Jouan. Mon père aurait eu quatre-vingt-dix ans cette année et il ne devait plus être en vie, car j’avais envoyé des messages ces dernières années, mais je n’avais reçu aucune réponse. Quant à Jouan, je le savais malade. Lui non plus ne nous avait jamais répondu, et Luca et moi éprouvions un grand chagrin face à ce silence. Bien que les évènements nous aient constamment séparés d’un retour à Cherbourg que nous avions cru à plusieurs reprises être imminent, nous avions toujours eu envie de lui donner avec fierté nos trouvailles, et qu’elles trouvent place dans le muséum. Plus que cela, nous souhaitions tant lui raconter toutes nos expériences et notamment notre vie à Kanganamam où nous avions laissé une famille adoptive, Washo et Lagina, restée chère, elle aussi, à notre cœur. Ou peut-être était-ce mon sentiment propre et Luca a-t-il, de tout temps, voulu aller plus loin, sans idée de retour ?
Il est vrai qu’une fois à Berlin, j’ai pu réaliser à quel point la vie européenne m’était devenue étrangère.

Jour du vernissage de l’exposition industrielle de 1896, photo © Lindenberg.

Comme prévu, Parkinson et moi nous rendîmes au cœur de Treptower Park, là où se tenait la grande exposition industrielle. Je remarquais parmi les attractions, des villages recomposés d’Africains, de Papous. On les habillait avec des pagnes et ils étaient exhibés aux yeux d’Occidentaux fascinés par la vue de ces « primitifs ». Ce spectacle exotique me répugnait et je ne comprenais pas comment Parkinson pouvait jouer à ce jeu. Il baignait dans un idéalisme béat que je jugeais inconscient, pensant que les visiteurs pourraient apprendre sur les cultures des habitants des territoires colonisés. Mais lorsqu’il découvrit les petites brochures vendues à l’entrée de l’exposition, donnant une vision caricaturale de ces populations, mais surtout à la vue des conditions atroces réservées à ces femmes et ces hommes, il réalisa l’étendue de sa méprise.
L’Empire allemand, cherchant à attirer de futurs colons, étalait ainsi son besoin de terres lointaines, non pas tant pour régner sur de « pauvres indigènes », mais pour pouvoir importer des denrées bien précieuses tels le café, le tabac, le coprah… Le mal était fait. Parkinson n’avait eu qu’une idée en tête en venant à Berlin sans trop se soucier du sort des Tolaï. J’étais stupéfaite par l’aveuglement de ces hommes pour qui les objets prenaient plus de sens que les humains ! La seule chose à laquelle Parkinson avait dû penser, son seul objectif à Berlin : rencontrer Felix von Luschan, le collaborateur de Bastian au musée ethnographique, et lui vendre des artefacts.
J’essaye de mettre des dates et même des lieux sur les évènements qui suivirent l’exposition de Berlin. Je ne sais si j’ai rêvé ces dernières années.
Nous sommes finalement passés par Paris sur mon insistance, et j’ai appris le décès de mon père quelques années plus tôt. Je pensais à ma famille, avais-je d’autres parents que mon père ? Je ne savais plus. Du fond de ma mémoire, je ne me souvenais d’aucune personne auprès de moi. J’avais été si seule jusqu’à notre rencontre.
Et Jouan ? Peut-être pourrais-je aller à Cherbourg ? Parkinson s’était chargé de le joindre et il me dissuada de faire le trajet jusqu’à la Normandie, pensant que je n’y rencontrerai qu’une cruelle déception. Il prétexta que le vieil homme avait perdu la mémoire. Je le crus à l’époque sans douter de cette information. J’ai regretté plus tard mon manque d’insistance.
Il me restait donc à faire le chemin du retour. Je n’avais aucune attache dans cette France au ciel gris et bas. Ni ailleurs, si je réfléchissais bien, si ce n’est la lueur d’espoir de ton retour.

J’ai vu des masques Tatanua défiler par dizaines dans un musée en Australie. Nous avons dû passer par l’Australian Museum sur le trajet pour la Nouvelle-Guinée, car Luca m’avait à plusieurs reprises mentionné la vente d’objets par Emma et Farrell.
Ce devait être cela dont il s’agissait à Sydney. Des masques comme des têtes humaines, ornées de coquilles, de chaux, d’ocre, de tissu d’écorce, de résine, de rotin, de pigment, et leurs yeux en opercule de turbo ! Certains crânes avaient été enduits de chaux et incrustés de cheveux.
Je revivais le cauchemar des dessins de Finsch.

Était-ce donc cela que tu étais allé chercher ? Nous qui avions connu le jour et le soleil, pourquoi courir vers le risque obscur de cette terreur ? Quels démons enfouis au fond de toi voulais-tu faire surgir pour être un autre ?

À suivre…

Photo 4 : Dessin réalisé à partir d’un masque Tatanua WM – 35563 © Collection Wereldmuseum Rotterdam.

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