
Lorsque j’ai mentionné E.W. Chinnery à propos de photographies du Golfe de Papouasie, je m’étais principalement concentrée sur l’année 1916. J’avais alors omis un épisode majeur de sa vie personnelle : son mariage avec Sarah Johnston Neill en 1919 ! L’année suivante, le couple s’installe d’abord à Melbourne, puis à Port Moresby. Les Chinnery résident en Papouasie jusqu’en 1937, notamment à Rabaul en Nouvelle-Bretagne — alors capitale du Territoire de la Nouvelle-Guinée, administré par l’Australie — jusqu’à ce que l’éruption des volcans Tavurvur et Vulcan ne détruise la ville et les amène à s’installer définitivement en Australie. Entre temps, Sarah possédait un appareil photo et ne craignait pas d’explorer les terres !

En 1998, Kate Fortune a recueilli auprès des quatre filles Chinnery, des éléments du journal tenu par leur mère qu’elle a illustré par des photographies de Sarah, et a ainsi publié Malaguna Road.
Ce livre offre un regard personnel sur la vie coloniale dans cette région à travers les yeux d’une femme européenne. Sarah y décrit son quotidien, ses rencontres avec les populations locales, les paysages, ses réflexions sur la société coloniale. Elle menait ses propres explorations, souvent seule, appareil photo en main.
Car Sarah ne s’est pas contenté de rester sur place. On la retrouve à Salamaua dans la province de Morobe, en 1933, sur la piste des chercheurs d’or qui ont débarqué là dans les années 20 pour se rendre à Wau. Wau n’est situé qu’à une cinquantaine de kilomètres à vol d’oiseau de Salamaua, mais les obstacles naturels étaient alors tels qu’il fallait au moins huit jours à marche forcée en portant tout le matériel pour atteindre le possible eldorado. Mais en 1933, des petits aérodrome avaient fleuri dans la région, un important trafic aérien avait pu s’installer et Samalaua était devenue une petite ville bien prospère.

Du reste, Sarah est sous le charme. En février 1933, elle décrit l’étroite péninsule comme étant « un long cordon de bijoux écarlates et verts cousus sur la mer. Les perles écarlates sont les toits peints des bungalows, des hangars et des magasins, et le vert sont les cimes des hauts cocotiers se balançant au soleil, avec la mer saphir brillant entre leurs troncs depuis l’autre côté de la bande étroite de plage…« (p.72)

En 1935 on retrouvera Sarah sur le Sepik après avoir séjourné à Awar, un village situé face à l’île de Manam. Elle commencera par remonter la Keram River jusqu’à Kambot, puis reprenant le cours du Sepik, elle parviendra à Ambunti le 22 septembre 1935.

Le 24 septembre, redescendant le fleuve, elle croise La Korrigane près de Moim en amont d’Angoram. Puis elle poursuit sa route de retour. Le 2 octobre, elle écrit dans son journal : « Ainsi se termine ma merveilleuse aventure- ayant remonté le Ramu jusqu’à sa convergence près du Sepik, puis le grand Sepik et ses affluents, le Keram et le Yuat, admiré les eaux parsemées de lys et les oiseaux gracieux, les lacs Chambri et les magnifiques maisons des hommes de ces peuples primitifs fascinants, avec leur physique robuste et leur mouvements majestueux alors qu’ils rament le long de leurs anciennes voies d’eau. Tout cela – avec leur art et leur artisanat, leurs coutumes, bonnes et mauvaises, leur convivialité et humanité inhérentes – laisse une impression durable d’un peuple véritablement merveilleux. »
Au-delà de cette fascination, elle contractera une crise de paludisme, l’obligeant à passer la fin de l’année 1935 et le début de 1936 à Melbourne. Elle ne regagnera Rabaul qu’en avril 1936. Dans son journal, elle dresse le portrait de nombreux villageois, domestiques et autres habitants de Papouasie qu’elle a côtoyés. On y découvre également une série de portraits d’anthropologues de renom — Gregory Bateson, Margaret Mead, Reo Fortune — ainsi que celui de Phebe Parkinson, qu’elle rencontrera au cours de son séjour.

Elle est encore sur place lors des éruptions volcaniques de fin mai 1937 et se réfugie plus loin sur la côté à la Mission du Sacré Coeur de Vunapope Sarah et Chin (E.W.Chinnery) quitteront définitivement la Nouvelle-Bretagne pour s’installer à Melbourne à la fin de l’année 1937. Chin travaillera encore en Nouvelle-Guinée dans les années 50 mais Sarah ne revint jamais.
Contrairement à la photographie ethnographique de l’époque, souvent mise en scène, ses clichés capturent la vie telle qu’elle se déroulait, et on peut les retrouver avec bonheur sur le site de la National Library of Australia (collection de photographies d’Angleterre, d’Australie et de Nouvelle-Guinée).

Malaguna Road, cette grande artère longeant en partie le rivage, passait devant la maison des Chinnery à Rabaul. Surnommée la « Maison expérimentale », elle fut construite non par des ouvriers venus de l’extérieur, mais par les jeunes de Rabaul eux-mêmes — un geste fort, à la fois symbolique et concret, d’ancrage local.

En définitive, les photographies de Sarah Chinnery, tout comme les pages de Malaguna Road, composent un récit discret mais précieux. Elles restituent, sans artifice, la texture d’un quotidien partagé, les contours d’un lieu, les gestes d’une époque. À travers son regard, c’est une mémoire en creux qui se dessine — celle d’un monde observé avec attention, sans prétention à l’exotisme ni volonté de domination.

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