Figures de faîtage chez les Mundugumor

Figure de faîtage Biwat, anc. Jolika coll.© vente Christie’s 2013

Je ne peux m’empêcher de refermer ce volet sur les arts Biwat sans évoquer les figures de faîtage de la région. En fait, il y en a peu dans les collections si ce n’est l’extraordinaire exemplaire de la Jolika collection vendue en 2013 par Christie’s.

La tête surdimensionnée — dans le même esprit que les masques que nous avons évoqués — ainsi que la polychromie de l’œuvre constituent sans doute les premiers éléments qui retiennent l’attention. Ces figures, désignées sous le nom de Paki, partagent une même posture : assises ou accroupies, les bras repliés vers l’avant, les mains jointes sous le menton, les pieds posés à plat sur le socle.

À quoi cette sculpture peut-elle faire référence ? Probablement un esprit-gardien ?

Dans le catalogue TEFAF de Serge Schöffel 2023, Christian Coiffier, à propos d’une sculpture Andar provenant de la rivière Yuat (cf. photo ci-dessous), évoque un mythe recueilli sous diverses versions par Réo Fortune en 1932, Margaret Mead en 1938, Karl Laumann en 1952 et Nancy McDowell en 1991.

Ce récit pourrait établir un lien entre ces sculptures et la légende du héros culturel Bilishoi, telle qu’elle a été enregistrée dans le village biwat de Kinakatem :

« Mangalemoa part à la chasse avec son chien. Il aperçoit en haut d’un banyan un opossum. Il grimpe dans l’arbre pour l’attraper, mais alors qu’il approche de ce dernier, il s’aperçoit que celui-ci s’est transformé en une très belle jeune-fille qui se nomme Fonbalema (Fonbalime). Celle-ci le retient prisonnier dans sa demeure et a des relations sexuelles avec lui. De cette union naissent des jumeaux dont l’un est un cochon nommé Ikombasa. Le second enfant, un garçon nommé Bilishoi, ayant forme humaine devient après sa huitième année un être d’une extrême violence. Le garnement s’amuse à inciter un camarade à grimper à un palmier pour y décrocher des noix d’arec. Il grimpe derrière lui et une fois en haut, il le fait tomber sur le sol où il se tue. Son père doit payer aux parents une compensation en anneaux de coquillages.

Figure Paki © Serge Schoffel

Une autre fois, Bilishoi rencontre deux femmes qu’il viole avant de les tuer avec une lance, ils coupent leurs têtes qu’il jette dans un panier pour les apporter dans le village le plus proche. Un autre jour, ce dernier propose ses services pour aider à la construction d’une maison des hommes. Mais une fois en haut de la charpente il se met à jeter les poutres sur les hommes travaillant à la construction de l’édifice. Il les tue un par un, jusqu’au moment où un homme, originaire du Sepik, venu pour aider à cette construction, lui décoche une flèche qui l’atteint à l’œil droit. Un autre projectile l’atteint à la tempe gauche. Il tombe à terre et meurt. Avant de mourir, il a le temps de s’écrier: «Mangez mon corps, mais pas ma tête ! Jetez-la dans le marais ! » Les hommes du village découpent alors son corps en morceaux qu’ils font cuire avant de les manger. »

N’est-il pas étonnant qu’un tel personnage soit ainsi représenté ? Peut‑être est‑ce une façon de rappeler qu’il convient de se prémunir contre la tentation de devenir un homme trop puissant, trop centré sur lui‑même, et de ne jamais oublier le respect des règles sociales.

La provenance, quant à elle, des grandes sculptures de faîtage de cette région est aujourd’hui relativement bien établie. Celle de Cambridge a été collectée par Gregory Bateson en 1930, celle de la collection Barbier-Mueller appartenait à Arthur Speyer depuis 1930, celle de la Jolika collection a certainement été collectée par E.A. Wisdom, un administrateur colonial en Nouvelle-Guinée de 1921 à 1933 (notice Christie’s vente 19 juin 2013).

Celle que présentait Serge Schoffel à la TEFAF 2013 (ci-dessus), fut collectée par Ernest Wauchope, planteur dans les années 30 sur la côte nord-ouest, établi près de l’embouchure du Sepik, devenu pourvoyeur d’objets ethnographiques. Entre 1935 et 1938, il semble qu’il collecta près de 700 objets pour le compte de l’Australian Museum.

Les trois sculptures actuellement conservées au British Museum proviennent de la collection d’Edward Walter Guiness (Baron Moyne) que j’ai évoqué récemment pour les photographies prises par Vera Broughton dans le Golfe de Papouasie mais aussi pour son passage en Nouvelle-Bretagne. Ces trois sculptures ont été données en 1936 au musée et sont stylistiquement très proches de celle de la Jolika collection.

L’ouvrage Walkabout de Lord Moyne mentionne explicitement sa rencontre avec Ernest Wauchope et les expéditions qu’ils entreprirent ensemble, notamment sur la rivière Ramu. Une photographie (ci-dessous) réalisée par Vera Broughton atteste de ce contact. Il est ainsi permis d’envisager que Wauchope fut aussi l’un des pourvoyeurs de Moyne en sculptures de la Yuat River.

M. Wauchope (à droite) et Lord Moyne, vêtus à l’occidentale, entourés d’un groupe d’hommes Aiome © The British museum OC, B27.5

Christian Coiffier a consacré un article passionnant à ce personnage, “Ernest Wauchope et l’art du fleuve Yuat”, publié dans Tribal Art 78, (2015), en s’appuyant sur une étonnante photographie prise en 1935 par Charles van den Broek, où il identifie Wauchope posant avec sa collecte d’œuvres de la rivière Yuat.(la statue présentée par Schoffel est entourée de rouge)

Photo de Charles van den Broek, 1935 © T.D.R

Dans cet article, il souligne par ailleurs que la bonne conservation des sculptures exclut l’hypothèse d’une exposition prolongée à l’extérieur des habitations. Il s’interroge même sur la possibilité qu’elles aient été produites à la demande d’Ernest Wauchope…

On rencontre de nombreuses figures Paki relevant de ce style, mais plusieurs œuvres collectées à la même époque s’en écartent nettement. C’est le cas d’une petite figure conservée à l’Australian Museum, collectée par Wauchope, ou encore de celle de Berlin, recueillie par Merk‑Ikier en 1925, où le personnage apparaît debout. Dans un registre très différent, notamment par le traitement de la tête, il faut également mentionner la sculpture rapportée par La Korrigane et collectée par Wauschope, aujourd’hui conservée au musée du Quai Branly.

L’examen de ces figures de faîtage – et plus largement des oeuvres des Mundugumor – souligne combien leur fonction, leurs conditions de production et leurs liens avec les récits biwat demeurent encore insuffisamment compris.

Leur étude appelle des investigations complémentaires, qu’il s’agisse de leur fonction originelle, de leurs variations formelles ou des conditions de leur collecte. Autant de pistes qui pourraient renouveler notre compréhension de l’art biwat et de ses logiques de représentation.


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