Hawaii, dernière étape (1)

Webber-death-cook

En guise d’introduction à l’ensemble des notes qui seront consacrées aux objets des collectes des voyages de Cook et numérotées (i)… commençons par la fin, déjà évoquée sur ce blog.

« Le plus lointain parmi ses souvenirs lui racontait l’atterrissage, dans la baie Matavaï, de la grande pirogue sans balancier ni pagayeurs, dont le chef se nommait Tuti (Cook). C’était un de ces étrangers à la peau blême, de l’espèce qu’on dit « Piritané » parce qu’ils habitent, très loin, une terre appelée « Piritania ». Tuti frayait avec les anciens Maîtres. Bien qu’il eût promis son retour, on ne le vit point revenir : dans une autre île maori (Hawaii), le peuple l’avait adoré comme un atua durant deux lunaisons, et puis, aux premiers jours de la troisième, dépecé avec respect afin de vénérer ses os ». Victor Segalen

Ainsi le récitant des Immémoriaux évoque-t-il la mort du Capitaine Cook dans les premières pages de l’ouvrage.
Que s’est-il passé la journée du 13 février 1779 ? C’est la troisième circumnavigation du Capitaine. Que de chemin parcouru depuis ces dix dernières années, depuis sa première expédition, décidée par la Royal Society qui le chargeait alors de l’observation du transit de Vénus du 3 juin 1769, mais surtout le poussait à rechercher une hypothétique Terra Australis, qui ferait contrepoids aux continents de l’hémisphère nord… histoire de planter l’Union Flag sur une nouvelle terre !
James Cook est fatigué, irascible depuis quelques temps. Il vient de repartir, mais une avarie l’a obligé à ce demi-tour : le HMS Resolution, son navire, et le HMS Discovery commandé par Charles Clerke reviennent à Hawaii. Il n’a jamais vu une telle foule sur mer et sur terre pour l’accueillir ! Impressionnant ! Il était passé là un an plus tôt. Le 18 janvier 1778 précisément, il débarquait pour la première fois et avait nommé cet archipel en l’honneur d’un de ses protecteurs, les îles Sandwich.
Mais le détroit de Béring s’était révélé infranchissable cette année, le fameux passage du Nord-Ouest leur résistait et il avait fallu relâcher de nouveau dans ces îles en janvier 1779. L’arrivée des navires avait coïncidé avec la saison des rites du Makahiki et des grandes fêtes en l’honneur du dieu de l’agriculture et de la fertilité, Lono : ils furent fêtés comme des dieux.

Death_of_Captain_James_Cook_George_Carter_1783

Les interprétations de ce qui s’est passé alors ont fait couler beaucoup d’encre… Selon Marshall Sahlins, l’assassinat de Cook résulte d’une combinaison de malentendus culturels et de coïncidences fatales.(Une thèse discutable, semble-t-il, et dont la controverse la plus célèbre a été menée par Gananath Obeyesekere).
Si l’on suit néanmoins Salhins, lorsque le Capitaine débarque en janvier 1779, les Pléïades sont bien visibles dans le ciel, la saison des pluies fertilisantes va démarrer. C’est l’époque où Lono « revient » sur terre. Les prêtres portent une de ses effigies en procession autour de l’île, le roi se met en retrait car il est l’un des ambassadeurs de Ku, la divinité de la guerre ; c’est le temps de Lono et les conflits territoriaux doivent cesser.
Or Sahlins fait l’hypothèse que la vue des mats et des voiles blanches des navires a retenti dans la conscience des indigènes comme un écho visuel de la manifestation de Lono. Non, le capitaine Cook n’est pas un dieu ! Mais quelle coïncidence ! Ce doit être un ambassadeur du dieu Lono (et non pas de Ku qui est du côté du pouvoir), une « instanciation » de la divinité !
Lorsque Cook repart au début février 1779, le temps de Lono est terminé. Le dieu est mort d’une certaine façon, laissant la place aux lignées des hommes ; c’est le sens des sacrifices rendus à Lono lors du Makahiki. Mais pourquoi diable, Cook revient-il ?… après le temps de Lono ?
Ce 13 février les tensions croissent : des Hawaïens ont volé la grande chaloupe de la Discovery. Les vols étaient courants mais pour Cook, c’en est trop ! Il réclame la présence du roi comme otage pour cette chaloupe volée jusqu’à sa restitution.
Par cet acte, affirme M. Sahlins, il met en danger le pouvoir du roi puisqu’il manifeste clairement l’opposition Lono – Ku. Et cela est incompréhensible, impossible dans le monde des hommes.

Tereoboo_King_of_Owyhee_bringing_presents_to_Captain_Cook_John_Webber

Ce dimanche 14 février, Cook accompagné d’une petite escorte, bien décidé à en finir, va chercher le roi. Alors que celui-ci s’apprête à accepter de monter à bord, il est arrêté par ses épouses et des conseillers qui désapprouvent son choix, et la foule en profite pour se presser autour d’eux et montre de plus en plus de signes d’hostilité. La nouvelle de la mort d’un des chefs de premier rang va ajouter à l’excitation et ce sera l’escalade de la violence.
Dans les Carnets du Capitaine King, on peut lire :

« It was imagined by those who where present, that the marines, and those who were on the boats, fired without Captain Cook’s orders, and that he was anxious to prevent the farther effusion of blood ; it is therefore probable , that on this occasion, his humanity proved fatal to him : for it was observed, that while he faced the natives, no violence had offered him, but, when he turned about, to give directions to the boats, he was stabbed in the back, and fell with his face into the water. A general shout was set up by the islanders on seeing him fall, and his body was dragged inhumanly on shore, where he was surrounded by the enemy, who snatching the dagger from each other’s hands, displayed a savage eagerness to join in his destruction. » in A voyage to the Pacific Ocean, vol.4 – p.198-199

Après cette tragédie, Charles Clerke prit la tête de l’expédition mais, déjà malade, il mourut de phtisie à l’été 1779. Après bien des péripéties à Macao et Canton dues essentiellement à la guerre d’indépendance des Etats-Unis, les deux navires rejoignirent l’Angleterre en octobre 1780.
La mort du Capitaine Cook est devenue rapidement un épisode légendaire, mettant à mal le mythe du « bon sauvage » qui était alors véhiculé dans l’Europe des Lumières.

Webber-sandwich
S’intéresser aux expéditions de Cook, c’est bien sûr découvrir la figure éminente de ce grand navigateur et explorateur mais c’est aussi plonger dans l’ambivalence du siècle des Lumières où l’immense désir de connaissances côtoie celui, plus politique, de l’annexion de nouvelles terres.
C’est aussi remonter le fil parfois ténu de l’histoire des collections de « curios » que ramenèrent les principaux protagonistes… une enquête qui n’est pas close puisque certains objets dont l’existence est avérée n’ont toujours pas été retrouvés.
Plus de deux mille artefacts ont été collectés lors des trois voyages de Cook.
Quels furent les objets ramenés lors de ce passage dans les îles Sandwich ?
à suivre…

Sources : Voir Bibliographie 1-2-3.

Photo 1 : John Webber, The death of Captain Cook, 1781-83, © Dixson Galleries, State Library of New South Wales.
Photo 2 : George Carter, Death of Captain James Cook, 1783, © Bernice P. Bishop Museum.
Photo 3 : John Webber, Kalaniopuu, King of Hawaii, bringing presents to Captain Cook, 1779 publié en 1784.
Photo 4 : John Webber, Various articles of the Sandwich islands, plate 67 – Atlas of the Cook’s third voyage.

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