Les premiers dessins du costume de chef deuilleur – Tahiti fin XVIIIème (14)

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Dans la Polynésie du XVIIIème siècle, le monde des vivants et le monde des morts n’étaient pas des espaces clairement distincts. Dans cet entre-deux, le chef deuilleur semait la terreur après le décès d’un homme important dont cadavre était exposé quelques jours pendant lesquels les femmes pleuraient. Il n’y avait pas que des larmes mais aussi du sang puisqu’elles se mutilaient volontairement et celui-ci était recueilli sur des tapa placés près du corps du défunt.
Après ces journées, la procession des hommes commençait avec, à sa tête, généralement un parent du défunt. Ce dernier, vêtu de ce costume, tenait une pique ornée de dents de requins et précédait tout un groupe de jeunes vêtus de tapa, aux visages noircis et portant des décorations d’ocre sur leur corps.
Le groupe était agressif, comme possédé !
Joseph Banks avait voulu y participer et Tupaia arrangea cette affaire. C’était le 10 juin 1769 et Tupura’a le chef deuilleur, qui était également un des chefs tahitiens accepta, probablement dans le but de renforcer son prestige aux yeux des Tahitiens en montrant les liens étroits qui l’unissaient à ces étrangers qui semblaient bien puissants !
Pourquoi tant de volonté de la part de Banks pour participer à un tel rituel ?
Peut-être pour comprendre les croyances religieuses des Tahitiens car il était réellement avide de savoir, intellectuellement curieux. Peut-être aussi parce qu’un tel costume le fascinait et qu’il avait pensé pouvoir en acquérir un de la sorte…
Trois dessins de cet ensemble spectaculaire (dont nous rechercherons la trace dans nos musées européens dans un prochain article) ont été réalisés au cours du premier voyage.(D’autres seront réalisés ultérieurement)
Tous les trois ont été conservés par Joseph Banks et sont maintenant déposés à la British Library : Celui de Tupaïa, celui de Herman Spöring (ci-dessus), le secrétaire de Joseph Banks, et celui de Sydney Parkinson (ci-dessous). L’on remarque à quel point celui de Tupaïa est précis et nous apporte quant à la connaissance du heva.

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Il est vrai que le dessin de Parkinson ne se borne pas au portrait du chef deuilleur mais dépeint toute une scène dans laquelle le corps d’un défunt recouvert de tapa est exposé sur une plateforme munie d’un toit et entourée d’une barrière. Celle-ci délimite un endroit devenu tapu (sacré). Certains défunts de haut rang bénéficiaient d’un traitement spécial, comme ce doit être le cas ici, où le corps doit être éviscéré et oint d’huiles parfumées afin de pouvoir être exposé plusieurs jours.

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Dans l’illustration que John James Barralet réalisa pour le récit officiel de l’expédition commandé à Hawkesworth, Account of the voyages..for making discoveries in the Southern Hemisphere paru en 1773 à partir du dessin de Parkinson, la perspective a été modifiée. L’homme probablement terrifié par le chef deuilleur et son paeho, cette crosse munie de dents de requin, s’était réfugié sur le cocotier.
Ci-dessus on le reconnait, perché sur l’arbre à pain. On distingue dans la main gauche du deuilleur, un objet brillant (dessiné aussi par Tupaia) ; il s’agit d’une paire de castagnettes en coquilles d’huitres appelées tete utilisée pour exiger le respect dû au défunt.
Dans ces temps anciens, le système social de Tahiti était très hiérarchisé. À sa tête les ari’i étaient les grands aristocrates ; puis venaient les propriétaires fonciers, les habitants libres et les esclaves. Dans un tel système compétitif au niveau des chefs, les démonstrations de prestige étaient courantes et les funérailles constituaient l’un des moments privilégiés pour afficher sa magnificence. Ainsi le costume de deuilleur principal, porté par un proche parent du défunt se devait-il être de toute splendeur. Et il l’était !
Le masque, parea, composé de deux morceaux de nacre et surmonté d’une coiffe de plumes d’oiseaux des tropiques est véritablement imposant. Le pectoral de bois, pa’utu, en forme de croissant est orné de coquilles de perles et de plumes de pigeon à chaque extrémité. Un tablier ahu parau, est réalisé à partir de lamelles rectangulaires de nacre, cousues en rangées parallèles. On dénombre aussi un certain nombre de vêtements dont un tablier recouvert de petites noix de coco et un manteau de plumes noires.
Les dessins de Tupaia constituent un témoignage unique puisque pour la première fois, on dispose de représentations indigènes sur les éléments de vie des Polynésiens du XVIIIème siècle, mais c’est encore d’une autre façon que ce savant ma’ohi (autochtone) nous intéresse pour l’histoire des collections.

à suivre…

Photo 1 : Dessin du costume de chef de deuil par Herman Spöring © The British Library Add.MS 23921.f.32
Photo 2 : Dessin d’un tupapow dans l’île d’Otaheite (représentation d’un chef de deuil) par Sydney Parkinson © The British Library Add.MS 23921.f.31(a)
Photo 3 : Gravure en couleur de John James Barralet d’après le dessin de Sydney Parkinson in J. Hawkesworth Account of the voyages..for making discoveries in the Southern H emisphere vol. II, 1773.

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