Coup de massue – 26

 

Clubs-tonga-oxford

La culture matérielle des Tonga, c’est encore l’existence de massues remarquables par la qualité de leur décor gravé en registres animés par des motifs géométriques ponctués de figures animales et humaines, parfois de véritables petites scènes…
Il existe ainsi dix massues provenant des voyages de Cook conservées au Pitt Rivers Museum et mentionnées dans le Catalogue of curiosities.
Octobre 1773, Georg Forster ne tarit pas d’admiration sur ces instruments et écrit dans A Voyage Round the World : « The clubs of the people of this isle, were of an infinite variety of shapes, and many of them so ponderous that we could scarce manage them with one hand ; the most common form was quadrangular , so as to make a rhomboid at the broad end, and gradually tapering into a round handle at the other. But many were spatulate, flattish, and pointed : some had long handles and a blade which resembled the blade of a flame ; other were crooked, knobbed, &c. But by far the greatest part were carved all over in many chequered patterns, which seemed to have required a long space of time, and incredible patience…the whole surface of the plain clubs was as highly polished, as if our best workmen had made them with the best instruments ».

Cumaa-1914.79massue
Ces massues ne sont pas des objets insignifiants car elles constituent la plus grande catégorie des artefacts collectés lors des voyages de Cook (et les objets des Tonga correspondent à 20% des objets polynésiens collectés sur l’ensemble des expéditions).
Ce nombre important vient peut-être aussi du fait qu’elles devaient apparaître aux yeux des marins et autres collecteurs comme des objets certainement recherchés des collectionneurs et par conséquent potentiellement « vendables » de retour au pays avec un bon profit.
Au Museum of Archeology and Anthropology de Cambridge, A. Kaeppler a identifié trois massues des Tonga provenant du second voyage de Cook correspondant aux numéros d’inventaire 1914.79, 1925.426 et 1927.1382.
La première est un don du Comte de Sandwich, la seconde est passée par les mains de Joseph Banks puis de Thomas Pennant, membre de la Royal Society et ami de Banks, et la troisième fut achetée en 1905 par Anatole Von Hügel, alors conservateur du musée d’Archéologie et d’Anthropologie de l’université de Cambridge. Cette dernière avait appartenu au Leverian Museum et avait été dessinée par Sarah Stone au début des années 1780.
Sir Ashton Lever avait effectivement passé une commande à une artiste Sarah Stone dans les années 1770 pour peindre les « curiosités » de son Museum. Cette tâche s’étendit sur de nombreuses années et demeure encore très peu connue. Tonga-Stone-Sarah-clubs Ses dessins ont néanmoins permis d’authentifier bon nombre d’objets.(cf. ma présentation du 17 octobre dernier à l’association Détours des Mondes dont j’écrirai une transcription début 2018 sur ce blog).
La présence d’autres massues des Tonga dans les collections de Cambridge interpelle : Deux d’entre elles n’ont pas retenu l’attention d’A. Kaeppler bien qu’ayant été acquises aussi par Von Hügel en 1907 auprès du marchand W.D. Webster qui avait donné une assurance verbale de leur provenance « voyages de Cook ».
Andy Mills dans un article daté de 2009 (« ‘Akau Tau : Contextualising tongan war-clubs »in Journal of the Polynesian Society vol. 118), reprend l’enquête et affirme quant à elle, que ces massues doivent pourtant émaner des collectes des expéditions Cook : Il s’agit des exemplaires dont les numéros d’inventaire sont 1927.1386 et 1927.1412.
Mills se fonde sur des photographies de la Colonial and Indian Exhibition qui s’est tenue à Londres en 1886 et qui avait accueilli plus de cinq millions de visiteurs !
Cette exposition présentait effectivement des objets ayant appartenu à Mme Cook et restée dans sa famille. Les enfants d’Elisabeth Cook étant tous décédés avant leur mère, l’héritage revint à l’un de ses cousins, Isaac Smith puis à ses descendants dont John Mackrell faisait partie. Et c’était précisément ce dernier qui était l’organisateur de cette grande foire !

Expo-coloniale-1886

L’année suivante, un grand nombre de ces objets rejoignit les collections de l’Australian Museum de Sydney car ils furent achetés par le gouvernement des Nouvelles-Galles du Sud.

1927.1412-263-500 1927.1386-307-500 L’une des photos publiée en appendice de l’ouvrage d’A. Kaeppler, Artificial Curiosities, montre bien deux massues tongiennes de styles très différents.(cf. photographies ci-dessus)
Or celles-ci ne figurent pas dans les collections de l’Australian Museum. À Cambridge en 2004, Mills a examiné de près les deux massues achetées par Von Hügel et les a photographiées.
Une ressemblance étonnante avec celles de l’exposition de 1886 ! Mais cela ne suffit pas pour être tout à fait certain de la provenance…
Ces objets appartenaient-ils bien à Isaac Smith ? Que sont-ils devenus entre 1886 et 1907 avant que Webster ne les achète ? S’il subsiste encore beaucoup d’ombre, de fortes présomptions semblent bien exister.
Mais revenons à la fonction de ces massues appelées Akau. Elles étaient utilisées dans des contextes bien différents : la guerre, le divertissement sportif, la danse, la religion ou encore dans la vie de tous les jours comme attributs des personnages de haut rang. Ainsi, une massue qui avait tué beaucoup d’hommes était imprégnée du mana de son propriétaire pour avoir été en lien étroit avec lui, avec sa force, son courage. On garde aussi un témoignage de l’emploi de ces armes dans un contexte de divertissement grâce au dessin de John Webber réalisé lors du troisième voyage.

Reception-captain-cook-tonga

De par leur caractère particulier, les massues les plus belles étaient l’œuvre de véritables spécialistes (les tufunga) rivalisant dans le travail de la gravure : motifs en zig-zag, chevrons, registres peuplés de personnages et d’animaux ; la palette de leur savoir-faire était immense.
La qualité de ce travail interroge sur le type d’outils qu’utilisaient ces artistes mais aussi sur le statut des métiers au sein de la société et plus généralement sur celui des commanditaires de telles merveilles !

La collection des objets des Mers du Sud des Forster est ainsi riche d’enseignements. Elle dénote aussi, non pas du « sale » caractère que toute biographie de Johan Reynold se plait à décrire, mais de son désir d’apprendre sur la culture des peuples qu’il rencontrait. Son esprit curieux et ses talents de linguiste l’ont ainsi conduit à s’intéresser aux langues polynésiennes. Il a pressenti l’existence d’un creuset commun à ce que l’on appelle les langues austronésiennes, une des familles de langues parlées dans l’immense espace que constituent la zone Pacifique, l’Asie du Sud-Est jusqu’à Madagascar…
On peut se demander si l’Université de Göttingen étant parvenue à attirer une si riche collection en cette fin de dix-huitième siècle, a acquis d’autres artefacts des voyages de Cook en dehors de ceux collectés par les Forster. Et si, d’autre part, poursuivant la piste des Forster, se peut-il qu’il y ait d’autres collections dans le monde, en dehors d’Oxford et de Göttingen à posséder quelques-uns de leurs objets ?
On sait qu’ils avaient récolté de nombreux doublons destinés à la vente…
Cette dernière piste est décidément bien séduisante.

à suivre

Photo 1 : Ensemble de massues dans la vitrine du Pitt Rivers Museum consacrée à Tonga, photo de l’auteure, 2016.
Photo 2 : Détail de la massue CUMAA 1914.79 sur le site du musée.
Photo 3 : Dessin de Sarah Stone in Force Maryanne & Roland, 1968.
Photo 4 : Photographie d’objets polynésiens lors de la Colonial and Indian Exhibition de 1886 © T.D.R
Photos 5 et 6 : Détails des massues CUMAA 1927.1386 et 1927.1412 © A. Mills
Photo 7 : Gravure The Reception of Captain Cook in Hapaee à partir du dessin de John Webber.

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