S1. E2. Le violon des morts

Tambour à friction, Nouvelle-Irlande © Musée du Quai Branly-Jacques Chirac 70.2017.67.2.

C’est la pluie qui me réveilla en effleurant mon visage. La moiteur suintait par tous les pores de ma peau, odeurs et bruits infiltraient mes sens. La cacophonie assourdissante des oiseaux saturait l’espace. Je cherchais le ciel, mais en vain, il demeurait absent: les arbres, trop hauts, empêchaient la lumière de pénétrer. Je grelottais malgré la chaleur de ce monde étranger où mon incursion prenait la forme d’une réelle incongruité.
Malgré la saturation sonore de l’espace, je perçus au loin une musique lancinante et plaintive. Elle me détourna de mes pensées sombres, masquant quelque terreur sourde tapie au fond de mon corps. Tambours et flûtes se mêlaient dans un concert aux accents humains. La curiosité me poussa à m’extirper de ma torpeur et à me rapprocher de l’endroit d’où provenaient ces sons déchirants et lugubres. J’appris par la suite que ces variations étaient produites par un curieux instrument, semblable à un cochon de bois. Les sons qu’il émettait étaient analogues à ceux de la voix d’un homme, douloureuse, comme chargée de regrets de n’être plus là, d’avoir quitté le monde des vivants. Les autres bruits provenaient de rhombes, ces planchettes de bois qu’on fait tournoyer au bout d’une cordelette. Maniés rapidement avec dextérité, ils produisaient un rugissement retentissant !
Je ne voyais pas quels étaient les êtres qui faisaient office de musiciens. Autour de moi, il y avait bien quelques cabanes, mais elles semblaient inhabitées. Plus loin au bout du village, j’aperçus une longue maison, imposante, partiellement cachée derrière de hautes palissades de feuilles ; c’était elle la source de ce vacarme.

Vavara au musée d’ethnographie de Berlin, photo de l’auteure 2015.

Mais ce n’est pas elle qui m’attirait, ce que je distinguais sur une place en deçà de la palissade me troublait plus encore : il s’agissait d’un immense disque de vannerie qui rayonnait comme s’il était l’image du soleil. Des languettes de fibres sortaient d’un trou central et de là, des cercles concentriques de différentes couleurs alternaient, formant un ensemble psychédélique. En regardant fixement la structure, celle-ci avait vite fait de vous engloutir dans un tourbillon hypnotisant. Pourquoi cette curiosité irrépressible me poussa-t-elle à m’approcher davantage ? Ce que j’allais découvrir dans l’ouverture, je le savais pourtant… un crâne humain peint en rouge avec des orbites serties probablement d’opercules de gastéropodes comme l’œil de Sainte Lucie que tu m’avais donné avant de partir et qui conférait un regard perçant et animé, à cette chose d’un autre monde. Ces yeux paraissaient humains et l’on pouvait ressentir la puissance de cet objet, malgré son apparente absence de sens. Dieu ou démon ? Qu’importait puisque se tenait devant moi une monstruosité indesriptible.
Il y avait cependant dans cette épouvante quelque chose qui m’était familier. Je reconnaissais l’oppression de la jungle, et lorsque j’empruntais les chemins défrichés, mes pas semblaient me porter sur des empreintes déjà inscrites dans cette terre argileuse, lourde et rouge.
Ne serai-je pas justement à la bonne place ? À ma place ? Personne ne semblait prêter attention à ma présence.
Il y a quelques années encore, tu demeurais auprès de moi.
Nous avions connu des terres lointaines, côtoyé des aventuriers de tout poil, des indigènes apeurés ou féroces, des bourgeois coloniaux imbus. Nous avions découvert le faste de la société qu’ils souhaitaient recréer, fréquenté tout un monde effervescent et chaotique, avant de sombrer, l’un et l’autre…

Détail d’une carte de Nouvelle-Guinée, 1880, extraite de l’ouvrage Australien, Ozeanien Und Polarlander, Willhelm Sievers, Willy Kükenthal, Leipzig 1902.

J’étais repartie là-bas. Je sais qu’il ne faut pas. Georg m’a mise en garde lorsqu’il m’a retrouvée chez l’antiquaire. Cela m’arrive trop souvent, il prétend que ces crises émotionnelles vont laisser des séquelles dans mon cerveau. Mais je ne veux pas y croire.
Mes derniers souvenirs de toi sont si troubles, si lointains, j’entrevois encore les reflets des miroirs et des lustres, et j’entends les relents d’une musique de bal, inconvenante dans cet univers de jungle. Je sais que je tente de me protéger par une absence de mémoire, que je me fabrique une amnésie partielle afin de réagir au traumatisme de ces dernières années, mais, paradoxalement, je connais de fulgurantes périodes de lucidité, des souvenirs en pagaille et c’est ce que je veux livrer ici, noircissant frénétiquement le papier du récit de ces évènements.

Devant son hôtel particulier Gunantambu construit à Ralum en 1886, Queen Emma trône entre son beau-frère, Richard Parkinson, le barbu, et probablement Thomas Farrell et son dernier mari Paul Kolbe, (le 4ème homme? son premier mari, J. Forsayth ?). Photo de l’auteure au musée de Kopoko, Nouvelle-Irlande 2018. Peinture © T.D.R.

Guanantambu, mai 1895. Nous nous étions enivrés de luxe cette nuit-là dans cette somptueuse demeure où le champagne coulait à flots. Pour la première fois, nous étions les invités de Queen Emma, nous, explorateurs venus de France peu nombreux à l’époque dans ce coin du monde que constituait l’archipel Bismarck. L’assemblée semblait être composée de convives allemands pour la plupart, des administrateurs coloniaux et des bourgeois déjà enrichis par le commerce du coprah.
Il avait simplement suffi d’une demande auprès de Richard, son beau-frère, pour obtenir cette invitation.
Il était loin le temps des débuts opportunistes d’Emma Forsyth et Thomas Farrell, son « marin » australien, devenu entrepreneur peu scrupuleux à Mioko dans les îles du duc d’York (1). Très vite, ils avaient réussi à monter leur « petite affaire ».

Phebe et Richard Parkinson inThe Parkinson Legacy Lives on

à suivre...

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