S1. E3. Dans un jeu de Monopoly

Plantation à Ralum © Richard Parkinson.date ?

Lorsque nous arrivâmes en Nouvelle-Bretagne, Emma était remariée depuis peu ; Thomas était décédé en 1887 de tuberculose. Son nouvel époux, Paul Kolbe, était un ancien officier allemand qui avait travaillé en Nouvelle-Guinée en tant qu’administrateur colonial. Avait-elle eu cette folle intuition de femme d’affaires, que peu de temps après, l’administration coloniale allemande gérerait à proprement dit ces territoires et non plus les grandes compagnies commerciales ? Et de fait, cette nouvelle administration entérina toutes les possessions d’Emma…
Nous ne connaissions pas cette femme d’entreprise si ce n’est par la réputation qui la précédait. Quelque peu opportuniste et sulfureuse ! Mais comment en être autrement pour une femme qui avait construit ici un empire au sein même de pouvoirs étrangers et exclusivement masculins ?
Elle s’occupait de tout, tenait les comptes, supervisait personnellement le travail de la plantation. Mais il ne fallait pas se leurrer, la richesse était venue de ce qu’elle avait su exploiter sans faiblesse des centaines de travailleurs. On ne pouvait l’ignorer.
À l’instar des puissants, autour d’elle s’était construite une véritable cour dotée de privilèges, notamment pour ceux originaires des Samoa, proches de sa famille issue de l’une des grandes lignées ancestrales samoanes du côté de sa mère… enfin, c’est ce que la rumeur en disait. En fait, nous ignorions beaucoup des règles du petit royaume qu’elle avait su fonder loin de ses origines.

Employés de la société commerciale de Hambourg Hernsheim & Co. à Matupi, Nouvelle-Bretagne, vers 1890. Le directeur général Max Thiel se tient sur la véranda tenant son chapeau dans une main, © Musée des archives Völkerkunde, Hambourg.

« Nous », c’est Luca et moi, Marie. À l’époque, mon compagnon se situait plutôt dans le sillon de ces botanistes-collecteurs, voire anthropologues-amateurs, avides de découvrir le monde, et comme eux, il avait rêvé de parcourir les mers. C’est par le biais des musées et plus particulièrement de l’histoire naturelle qu’il se retrouvait ici, en quête de spécimens botaniques et d’artefacts, plus officieusement de crânes humains. Cela faisait un an qu’il avait été embauché par la compagnie Hernsheim pour collecter des objets réalisés par les indigènes. Moi, je le suivais dans ce coin du bout du monde, tentant désespérément d’écrire des nouvelles sur les contrées que nous découvrions. Mais l’aventure est peuplée de quotidiens des plus banals, de journées entières où il ne se passe rien! Je tenais bien un journal noirci par quelques notes sur nos rencontres, mais rien de bien tangible ni de minutieux. La chaleur, et la fièvre qui survenait par intermittence dans des crises de malaria, ne m’incitaient qu’à une certaine oisiveté.

Johann Stanislaus Kubary © Bishop Museum , date ?

C’est par un Polonais du nom de Johann Stanislaus Kubary que Luca avait connu Richard Parkinson. Lorsque pour la première fois, à Paris, Luca me raconta sa rencontre avec ce Kubary, j’ai très vite eu l’intuition de l’influence de cet homme sur notre destinée. Une véritable prémonition. Par un incroyable concours de circonstances (mais le monde des collecteurs constituait alors un microcosme), c’est aussi Kubary qui avait croisé le chemin de Richard Parkinson dans le Pacifique quelques années plus tôt. Il l’avait convaincu de le rejoindre dans l’entreprise pour laquelle il travaillait à ce moment là comme collecteur de taxes et inspecteur, la NeuGuinea Kompagnie.
C’est donc grâce à Kubary, ou à cause de lui, que nous nous retrouvions ici ce soir puisqu’il nous avait présentés à Parkinson, il y a un an de cela, et que de cette rencontre été né notre projet de venir vivre près d’ici, à Mioko précisément !
Je savais ce que Luca était venu chercher. Il avait suffi de quelques dessins pour rendre fou un homme, et cet homme, mon compagnon, espérait l’aide de Parkinson qui avait tant voyagé dans l’archipel, pour mieux comprendre la grande île qu’on apercevait au loin, encore mystérieuse pour nous, la Nouvelle-Irlande.

Extrait de Zootaxa 3511, Rüdiger Bieler & Richard E. Petit, 2012

Dans la moiteur de ce soir de mai, tous ces hommes, allemands pour la plupart, que je rencontrais ici, étaient des aventuriers qui avaient accouru dans ce possible eldorado, un nouvel espace de jeu pour les plus explorateurs d’entre eux et que constituait la Nouvelle-Guinée allemande.
Comme dans un jeu de Monopoly, les compagnies commerciales s’étaient succédé dans ces territoires à la recherche de produits, sources de marges généreuses. Godeffroy avait été précurseur, mais à sa chute à la fin des années 70, d’autres avaient émergé telle la NeuGuinea Kompagnie dont le principal comptoir s’était installé dix ans plutôt à Finschhafen, un port de Nouvelle-Guinée proche de la côte sud de la Nouvelle-Bretagne.
Puis, au nord de cette île, on avait vu s’implanter le comptoir d’une autre entreprise hambourgeoise en passe de devenir importante : la Hernsheim située à Matupi, une île de la Baie Blanche. Cette compagnie était, en cette année 1895, l’employeur de Luca.
Toutes les pièces de ce jeu qui allait devenir crucial à notre petite échelle, étaient en place.

À suivre...

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