S1. E4. La tête de l’emploi

in Journal of Museum Godeffroy Helft I, 1873. Illustration de femmes de Yap par J. S. Kubary.

Lorsqu’il se passe des évènements particuliers, on cherche toujours à comprendre pourquoi, comment cela a bien t-il pu commencer… je n’irai pas jusqu’à penser qu’un sorcier ait pu nous jeter tel ou tel sort. Quoique…
Rapidement après notre première rencontre en 1878, je me suis demandé qui était mon compagnon, il y avait tant de zones d’ombre cachées en lui auxquelles je ne pouvais avoir accès. Je ne savais rien de lui et je n’avais pas immédiatement perçu cette farouche volonté de voyage qui l’habitait. Il s’agissait plutôt d’un désir fou “d’ailleurs”, dans le monde ou hors du monde ? Le savait-il lui-même ?
Si elle sommeillait au fond de lui, cette passion avait en fait été réactivée par la rencontre à Hambourg, un soir d’automne 1874, avec un curieux et audacieux personnage, ce même individu que nous allions retrouver vingt ans plus tard à Friedrich Wilhelmshafen (1), un port du Nord de la Papouasie-Nouvelle Guinée et qui nous mènera chez Queen Emma en 1895.
Ce soir de 1874, Kubary, de retour à Hambourg, avait entraîné Luca dans une tournée de bars. Il revenait d’un long voyage dans des îles lointaines pour le compte de la compagnie Godeffroy qui l’employait alors. Nostalgique comme toujours de ces contrées des antipodes dont les noms avaient le timbre enchanteur de ces endroits mythiques dont il semble difficile de repartir : Samoa, Fidji, Tonga, Carolines ; le bourlingueur avait envie de s’épancher.
Luca avait entendu parlé de Kubary pour la première fois, lorsque, de retour de Borneo, six ans plus tôt, ce dernier avait été embauché par Cesar VI Godeffroy. C’était aussi un sacré personnage ce Godeffroy, héritier d’une dynastie d’armateurs ! À la tête d’une immense fortune, il avait repris l’entreprise familiale et avait su étendre son empire dans le Pacifique Sud. Le premier du nom, Cesar I, était né en 1640 à La Rochelle, et très vite, les Godeffroy avaient implanté des comptoirs en Amérique du sud, puis en Inde, et la “petite” entreprise était partie à la conquête du grand Océan en se basant aux Samoa en 1857. En 1863, sous l’impulsion d’un nouveau directeur des affaires du Pacifique, Theodore Weber, le commerce du coprah se développa et l’empire Godeffroy s’étendit des Samoa aux Philippines en passant par la Micronésie et la Nouvelle-Guinée.

Johan Cesar VI Godeffroy et Dietrich Rduard Schmeltz in Zootaxa 3511.

Mais Cesar VI avait une véritable passion, l’histoire naturelle. Sa fortune lui permettait de l’assouvir à sa façon. Il s’était entouré d’une kyrielle d’explorateurs et de scientifiques afin de travailler pour les uns à la collecte et pour les autres, à la documentation des nombreux spécimens qui parvenaient par caisses entières à Hambourg.
Tous ces hommes oeuvraient ainsi à enrichir le musée qu’il avait créé quelques années plus tôt avec l’aide du Dr. Eduard Graeffe, un zoologiste et naturaliste suisse de renom, basé aux Samoa et qui voyageait sans relâche. Pendant ce temps, à Hambourg, dans la maison mère, les frères Semper s’occupaient de l’arrivée des spécimens. Mais devant l’afflux considérable de naturalia et artificialia (c’est ainsi qu’on nommait d’une part les spécimens des règnes minéral, animal, végétal, et d’autre part, les objets créés par l’homme), le conservateur, Johann Schmeltz, manquait cruellement de temps. Les tâches s’avéraient nombreuses, d’autant plus que Cesar VI était fortement attaché à la parution périodique d’un Journal du muséum auquel il convenait d’ajouter des catalogues de vente pour les doublons susceptibles de trouver preneurs.
C’était dans ce contexte excitant et dynamique que Luca fut embauché comme “assistant éditorial”. Nous étions en 1868.
Luca avait tout de suite été attiré par la personnalité de Johann Cesar VI, un homme à la base généreux comme son père l’avait été, et très curieux intellectuellement. Il ne cessait de répéter que, jeune enfant, malgré l’ancienneté de l’évènement de la mort de Cook à Hawaii (il était né en 1813 et Cook assassiné en 1779), il avait été fasciné par ce personnage. Comme un capitaine de navire, il prenait soin de ses équipages qui naviguaient maintenant sur près de trente bateaux de par les mers du globe.

Principaux collecteurs du Museum Godeffroy n Zootaxa 3511.

Luca ne m’en apprit pas beaucoup plus. Mais lorsqu’il évoquait le musée, il manifestait toujours un étonnement des plus exubérants, une excitation qu’il avait dû ressentir au cours de ces journées passées devant l’extraordinaire quantité de spécimens d’histoire naturelle et d’artefacts. Il me fit partager son enthousiasme pour les voyages au long-cours ravivé par sa fameuse rencontre avec ce Polonais qui l’avait tant marqué à cette époque.

Johann Stanislaus Kubary travaillait depuis cinq ans déjà pour la compagnie Godeffroy, mais il n’était pas la seule personnalité de ce groupe de collecteurs bien déterminés. Il y avait notamment une femme intrépide, Amalie Dietrich une naturaliste allemande, passionnée par l’Australie, ou encore Franz Hübner, un entomologiste qui décédera prématurément à Mioko et dont nous retrouverons la tombe sur cette petite île entre Nouvelle-Bretagne et Nouvelle-Irlande, une terre qui deviendra notre base quelques temps avant les tragiques évènements.
Ce jeune homme curieux, Johann Stanislaus, du même âge que Luca, cet exilé politique né à Varsovie d’une mère allemande et d’un père activiste hongrois, allait devenir un exemple à suivre pour Luca. Je crois qu’il le considérait presque comme un frère, bien qu’un peu lointain.
Kubary n’avait aucune formation de naturaliste ni d’ethnographe mais sa curiosité intellectuelle, son sens de l’observation et son infatigable volonté de découvrir le monde avaient séduit Cesar VI Godeffroy, et il avait été embauché pour une première période de cinq ans pour les nouveaux comptoirs. C’est ainsi qu’en 1869, il voguait vers les Samoa pour la première fois.
Lorsque Luca le rencontra, il venait d’accoster à Hambourg et il était amer. Le navire Alfred qui le transportait pour rentrer en Europe avait heurté des récifs au large des Marshall, à Jaluit, et il n’avait pu sauver qu’une petite partie des collectes qui se trouvaient à bord. C’était crucial pour son employeur qui attendait tant cette précieuse cargaison afin d’enrichir son fameux musée ; et bien sûr pour lui, pour sa fierté vis-à-vis des trésors qu’il pensait avoir dénichés !
Je suppose que les deux hommes avaient passé le reste de la soirée à évoquer ces îles lointaines autour de moult verres de bière, et que cela avait marqué de manière indélébile Luca.
Kubary était resté longtemps aux Samoa, au siège de la Compagnie. Mais cet archipel ne l’intéressait pas réellement, il était mystérieusement attiré par les îles Carolines et c’est à Yap, Ponape et Palaos qu’il avait séjourné ces dernières années. Il était intarissable sur ses découvertes de l’ancienne cité de Nan Madol à Ponape ; un site spectaculaire dont il avait rapporté quelques bribes de vestiges.

Jan S. Kubary à Palau, vers 1872 © T.D.R.

Il avait aussi montré à Luca une photographie de lui accompagné d’un indigène prise l’année précédente à Palau. On le voyait habillé de blanc avec un collier de fleurs autour du cou ; on aurait dit le portrait d’un apôtre de la paix au coeur d’un jardin d’Eden !
Durant ses séjours dans le Pacifique et plus spécialement en Polynésie et en Micronésie, il avait commencé à s’intéresser aux oiseaux. Il s’était rapidement documenté et était devenu un ornithologue expert. Il avait du reste découvert des espèces d’oiseaux non encore recensés, et il en était très fier.
Il y avait également une île qui l’avait fasciné.

À une centaine de miles de Ponape, il était tombé sur un malheureux atoll de quelques cinq kilomètres de diamètre, dont seule la moitié orientale se trouvait émergée. Celui-ci était connu sous le nom de Monteverde, du nom d’un navigateur qui repéra cette poussière d’îles en 1806 sans y avoir débarqué. Kubary, lui eut la curiosité de mettre pied à terre, profitant du moment où la passe était franchissable. Il n’y séjourna pas longtemps, juste le temps d’apercevoir d’étonnantes statues, peut-être des effigies de divinités … Comment et pourquoi un si petit peuple pouvait-il rendre culte à une ou des divinités dont les représentations apparaissaient avoir été sculptées en si grand nombre ? Ces effigies n’étaient nullement imposantes, elles mesuraient environ une quarantaine de centimètres, mais elles étaient si épurées, si puissantes qu’aux yeux de Kubary, il s’en dégageait une force incroyable.
Luca ne parvint pas à savoir si Kubary s’était procuré ces statues, si ce fameux vaisseau Alfred qui avait coulé en transportait, et s’il avait pu en récupérer. Ce point de l’histoire demeurait secret comme l’endroit d’un trésor qu’on ne souhaite divulguer mais dont l’excitation qui étreint le narrateur pousse à dévoiler quelques bribes d’informations. Toujours est-il que la bière aidant et les histoires fascinantes que Kubary déversait, entraînaient Luca dans un rêve éveillé de départ pour ces terres du Pacifique Sud !


Note 1 : Friedrich Wilhemshafen s’appelle maintenant Madang.

À suivre...

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