S1. E8. Les crânes de l’exposition

in Les merveilles de l’Exposition de 1878, Paris Librairie contemporaine 1879 en ligne sur Gallica

Ce 1er mai, je déambulais dans ces rues qui saluaient un espoir nouveau.
Je n’ai pas parlé de moi jusqu’à présent, car ma tête est douloureuse et le passé ne me parvient que par fragments. Je suppose que je veux oublier, mon histoire a si peu d’importance. Ma mère est morte lorsque j’étais très jeune. Mon père était un juriste renommé et m’avait, très tôt, sensibilisée au droit, pour lequel il souhaitait que je trouve intérêt et métier. Mais je n’étais pas assez mûre ou suffisamment courageuse pour travailler autant que cette discipline l’exigeait. Je m’enthousiasmais plutôt pour les nouvelles découvertes sur le cerveau et les avancées de la psychologie. À vingt ans, je suivis les cours du Professeur Lacassagne lorsqu’il avait obtenu une chaire de médecine générale et d’hygiène. Il y diffusait des idées qui résonnaient en moi, s’intéressant à l’altérité, aux assassins, aux fous, ou encore aux invertis, ces personnes attirées par celles de leur sexe… Il était aussi passionné par les peuples primitifs dont on savait si peu de choses !

Portrait in L’uomo delinquente studiato in rapporto alla antropologia, alla medicina legale, ed alle discipline carcerarie … con incisioni de Cesare Lombroso, Turin, 1884. Page 314 scannée par The British Library.

Lacassagne s’opposait farouchement à la théorie du « criminel-né » développée par Luca Lombroso qui avait fait beaucoup d’émules en France et cela suscita en moi l’envie de suivre de plus près les faits divers de l’époque. L’année suivante, en 1875, contre toute attente de mon père, j’avais été une étudiante si assidue, si captivée par la criminologie que Lacassagne me recommanda auprès d’Alphonse Bertillon tout juste recruté comme responsable aux écritures à la Préfecture de Police. Il était en charge de la consignation et de l’archivage de toutes les informations concernant les malfaiteurs et ce dernier vit de bon augure l’aide d’une assistante devant le flot de données qu’il allait devoir saisir. Je fus embauchée.
C’est ainsi que mes jeunes années passèrent entre des murs sombres, des figures de délinquants et des pages noircies par d’interminables renseignements. Petit à petit, nous parvenions à perfectionner les fiches afin de permettre au mieux l’identification des personnes arrêtées, les portraits de face, de profil… Très pointilleux, Bertillon améliorait le processus ; il relevait une série de mesures sur le corps humain et j’étais chargé de récupérer toutes ces données afin d’établir des fiches de signalement les plus complètes possibles. La photographie vint très rapidement nous aider dans nos travaux, pour peu que nous la soumettions à des protocoles stricts. De plus, on commençait à évoquer le progrès qu’allait constituer l’examen des empreintes digitales, mais pour le moment ce n’était pas pratiqué. Bertillon était pourtant sûr que la technique allait se développer et nous apporter beaucoup de pertinence dans la recherche des criminels.
La forme du crâne l’intéressait particulièrement, et il se demandait s’il était possible de reconnaître un criminel à ce seul critère : une déformation de type atrophie ou hypertrophie… Cela me semblait impossible, ce que mon professeur avait toujours soutenu, mais il s’agissait d’idées bien en vogue portées par la notoriété de Luca Lombroso qui prônait l’importance des particularités des crânes d’assassins.

 in Les merveilles de l’Exposition de 1878, Paris Librairie contemporaine 1879 en ligne sur Gallica

En ce 1er mai où soufflait déjà un air d’été sur la capitale, je me rendis naturellement à l’Exposition Universelle comme toute Parisienne curieuse, mais avec une idée très précise en tête.
Parmi tous les pavillons qu’on pouvait visiter, je me suis dirigée directement vers la section d’anthropologie où étaient exposés des crânes de criminels guillotinés. Et je les contemplais, tentant de résoudre intellectuellement l’énigme qui taraudait les docteurs, et mon supérieur…
Je me souviens parfaitement des circonstances de notre rencontre, peut-être préfiguraient-elles un signe de notre futur destin commun ? Je pense que mon regard à la fois contemplatif et scrutateur dut te surprendre et tu m’adressas la parole.Tu me parlas des crânes que tu avais découverts lors de ton voyage à Bornéo. Les crânes gravés étaient les plus intéressants à tes yeux, leurs décors incisés ou gravés directement sur l’os reproduisaient des motifs floraux, probablement en lien avec la croissance des plantes, métaphore de la fertilité. Ton discours, nouveau pour moi, me fascinait. Il s’agissait de crânes trophées rapportés dans le cadre de la chasse aux têtes, me précisais-tu, et devaient être vraisemblablement exposés à l’occasion de cérémonies réalisées afin d’apaiser les esprits des victimes, ou encore de rites funéraires en l’honneur de personnages de haut statut. Mais il s’agissait d’hypothèses que tu formulais, tu n’avais pu en rapporter de ton périple.
Tu semblais heureux d’avoir trouvé en moi une oreille attentive et tu évoquas ton expérience de Hambourg. Tu me racontas encore comment le muséum Godeffroy avait reçu d’autres types de crânes, des têtes surmodelées avec de l’argile, puis peintes ou ornées de graines, de coquillages, de régions de Nouvelle-Guinée. Il en existait également d’autres sortes, parfois juchés sur des effigies funéraires, une bien mystérieuse pratique de peuples des Nouvelles-Hébrides.

Crâne surmodelé du Vanuatu dans l’exposition du San Diego Museum of Man, San Diego, 2013. in Wikimedia.

Ces crânes te questionnaient. Tu t’étais attaché à comprendre leur fabrication : le surmodelage consistait en l’application d’argile, celui-ci pouvait couvrir la face et les temporaux sur lesquels étaient modelés le visage et les oreilles, ainsi que la partie inférieure de l’occipital. Ce qui correspondait au cuir chevelu n’était pas couvert. Le modelage venait donc pallier la disparition des parties les plus charnues de la tête et on pouvait l’embellir avec l’apport de pigments, de coquillages ou encore de graines.
Dans l’exposition parisienne, les crânes n’étaient évidemment pas décorés et ce n’était pas ce qui était recherché. Les études anthropologiques commençaient à être en vogue, et nos hommes de sciences, férus de craniologie, tentaient d’alimenter le débat sur l’évolution humaine et la nature des différents niveaux du développement humain.
Bref, ce fut ce sujet somme toute macabre, mais ô combien passionnant qui permit notre rencontre ! J’étais loin de me douter qu’il allait causer notre perte.
Dans le Pavillon de la Ville de Paris, nous trouvâmes encore un sujet qui allait nous interpeller tous les deux. En effet, après avoir déambulé dans la grande salle emplie de maquettes de monuments parisiens, le Pavillon des aliénés retint toute notre attention. L’asile de Ville-Evrard avait été choisi comme modèle de la psychiatrie moderne et un pan de cellule capitonnée était exhibé ainsi qu’un nouveau système de camisole de force. C’était assez terrifiant ! Mais ce qui arrêta notre regard fut la présentation de quelques réalisations de pensionnaires de cet asile : une jardinière en bois, une garniture de cheminée en fer forgé, des serrures, un tapis de table brodé, des fleurs artificielles de toute beauté…
De qui parlait-on lorsqu’on évoquait les auteurs de ces œuvres ?
D’artistes ? De fous ? De primitifs ?
Où se situait la frontière ?

À suivre…

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