S2.E2. Mahakam River

Vue des praos le long de la plage et des navires dans la rade de Surabaya 1880-1900
© Tropenmuseum AmsterdamTM-60013862

Début mars 1886, nous étions à Surabaya qui était devenu un port important de la grande île de Java.
Luca traîna un long moment sur le port à la recherche d’informations sur la côte est de Bornéo et bien sûr les moyens de se rendre à Samarinda. Une nouvelle rencontre allait s’avérer décisive quant à la tournure des évènements. Il fit ainsi la connaissance d’un commerçant malais, originaire de Berau, une région au nord de Samarinda. Ce dernier, Charles Olmeijer, très affable, nous obtint des places à bord d’un vapeur qui nous conduirait à Macassar, capitale des Célèbes et point de passage obligé pour tout transport dans l’archipel malais, que ce soit de personnes ou de marchandises. De là, nous rejoindrions aisément la côte orientale de Bornéo. Il nous invita également, une fois là-bas, à nous rendre chez lui, à Berau, faisant miroiter que dans l’intérieur des terres, nous trouverions quelques plantes particulières et probablement intéressantes pour un botaniste tel que Luca. Il nous apprit que son père travaillait ici, à Java, au jardin botanique de Buitenzorg aux alentours du palais du gouverneur. C’est là qu’il avait grandi et avait appris à reconnaître les espèces ; il se considérait du reste comme naturaliste amateur, et il nous conseilla vivement de nous y rendre et de visiter le fabuleux jardin. Quant à lui, il n’avait pas mis à profit ses connaissances de la flore ; lui, il était plutôt doué pour le commerce, il aimait cela. Les richesses dont regorgeait Bornéo l’avaient attiré : il exportait notamment de Berau à Macassar ou à Surabaya, la gutta-percha, le rotin, les nids d’oiseaux… et cela s’avérait être une affaire qui marchait bien.

Carte de la Mahakam River in Bock Ch., 1887, Chez les cannibales de Bornéo.

De toutes ces considérations, j’avoue que nous n’en avions cure, car Luca avait décidé de son expédition sur la Mahakam et il était fortement persuadé que nous découvririons maintes choses captivantes en amont de ce fleuve, certes difficilement navigable et contre lequel Olmeijer voulait nous mettre en garde. Il n’était pas question qu’il change d’avis, je connaissais bien maintenant l’obstination et l’opiniâtreté dont mon compagnon pouvait être capable et qui se lisaient aisément sur son visage. Cet homme semblait cependant de bonne volonté pour nous aider, de manière désintéressée, et nous n’avions pas de raison ni de nous en méfier, ni d’être désagréables.

Macassar, 1806 © Wereldmuseum 7082-nf-1753

Au jour dit, nous prîmes le vapeur et arrivâmes sans encombre à Macassar dans le début d’avril. Nous avons tout de suite aimé cette ville. Cet ancien comptoir de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, même s’il avait perdu ses lustres d’antan, n’en restait pas moins une escale incontournable aux Célèbes sur la route de Bornéo. Le port grouillait d’activité et l’on pouvait constater la cohabitation d’une diversité ethnique des plus colorées. Les maisons européennes étaient blanchies à la chaux et resplendissaient sous le soleil, de nombreuses boutiques étaient tenues par des marchands hollandais et chinois et leurs étals rivalisaient de produits des plus hétéroclites.
Comme nous l’avait assuré Olmeijer, nous n’eûmes pas de mal à embarquer sur l’un de ces bricks qui assuraient le transport de marchandises entre les îles, et Bornéo n’était pas si loin. Nous arrivâmes à Samarinda mi-avril. Ce n’était qu’une étape dans notre voyage puisqu’il fallait avant toute chose nous rendre à Tangaroeng, une ville sur le grand fleuve Mahakam en amont de Samarinda, là où résidait le sultan de Kutei.

 Le sultan Aji Muhammad Sulaiman de Kutai avec son entourage devant l’ancien palais. avant 1900, © Tropenmuseum Amsterdam TM-10003342.

C’était un homme puissant qui régissait toutes les affaires dans cette partie du Kalimantan oriental, et nous ne pourrions rien faire sans son accord. Obtenir une audience nous prit encore quelques jours. Curieux de voir un couple franco-italien s’intéresser à son pays (il n’était en relation qu’avec des Hollandais et des Anglais lorsqu’il s’agissait d’Européens), il nous questionna longuement, probablement suspicieux quant aux velléités de possibles chercheurs de minerais précieux. Bien que certains Dayak apportaient régulièrement quelques miettes d’or lorsqu’ils descendaient des montagnes, il savait qu’il n’existait pas de grands gisements sur son territoire, ayant demandé une inspection à ce sujet. Ce couple qui se présentait à lui n’était peut-être bien qu’un botaniste et une photographe comme ils prétendaient l’être ! J’étais bien regardante quant à la dépense de mes précieuses plaques photographiques, mais c’est avec lui que je m’essayai à mon premier portrait posé ; il eut été bien anti-diplomatique que de lui refuser cette mise en majesté ! Après quelques jours, nous reçûmes donc laissez-passer et appui, ce qui facilita grandement nos préparatifs.

Des Kayan-Dayak sur la rivière Mahaham, 1898, photo de J. Demmeni
© Wereldmuseum Rotterdam RV-A10-103

Mi-mai, nous étions prêts pour remonter le fleuve. Il était encore haut malgré la saison sèche. Nous avons suivi les conseils qu’Olmeijer nous avait donnés à Surabaya, car il semblait bien connaître les fleuves de Bornéo et la navigation en général, et nous avons loué un immense prao, près de dix-huit mètres de long comportant une petite cabine extérieure. Nous l’avons fait charger de stocks de vivres et de nos bagages : notre équipage comprenait tout de même une douzaine d’hommes ! Les rameurs se sont vite révélés très efficaces, et nous atteignîmes rapidement la jonction avec un grand affluent, la rivière Telen que nous remontâmes. Il nous importait de parvenir dans ces villages Dayak-Modang en cette saison, car nous savions que c’était l’époque de l’abondance du riz dans les greniers et que fêtes et mariages seraient alors célébrés.

Danse des semailles, 1898 © Wereldmuseum Rotterdam RV-A10-124.

À Muara Tjalong l’accueil des villageois fut cordial et les indigènes nous pressèrent de nous rendre plus en amont encore, au village de Long Wea, puis de là encore un peu plus loin sur la rivière Wahau dans le petit village de Nehas Liah Bing où allaient se tenir de grandes fêtes. Ils voulaient que nous les accompagnions, et nous sentions en eux une véritable fierté de vouloir nous montrer ce que serait des journées de grandes réjouissances malgré la pauvreté que nous constations dans tous ces villages du fleuve. Ces jours-là, effectivement, la misère n’était pas de mise. On tuait des cochons, et le riz était servi en abondance tant bien même chacun savait qu’il y aurait des semaines difficiles, sans rien à manger.
Nous nous arrêtâmes, quittant le bateau et suivant le cortège d’hommes et de femmes excités et joyeux, dans le village de Nehas Liah Bing, là où les villageois avaient souhaité nous conduire. Le chef du village nous accueillit avec la bienveillance qui sied à celui qui cultive l’hospitalité dans le plus grand dénuement. Les jours suivants, les fêtes pour célébrer la récolte de riz commencèrent. Les danses étaient particulièrement spectaculaires : des masques bigarrés couvraient le visage des danseurs dont les corps s’effaçaient sous de lourds costumes de fibres.

Masque Hudoq, Kalimantan
© Wereldmuseum Rotterdam
RV-1308-155

Avions-nous affaire à des hommes ou des oiseaux ? L’illusion était à son comble. J’étais fascinée par les grandes ailettes figurant les oreilles auxquelles étaient suspendus de lourds ornements identiques à ceux que portaient certains individus. Le nez ressemblait à un bec et, la bouche qu’on aurait pu croire humaine, arborait des crocs peu engageants.
Ces masques étaient peints de rouge, de blanc, de noir, et certains étaient surmontés de plumes de calao. On aurait pu voir en eux des épouvantails, mais ce n’est pas ce que je ressentais. Il se dégageait d’eux une énergie positive entièrement canalisée, enfin le supposais-je, pour apporter peut-être à la communauté, fertilité à la terre et aux hommes.
Durant ces journées de liesses passées dans ce village, nous pûmes acheter quelques masques et des ornements d’oreille : ce furent nos premiers objets de collecte !

Boucles d’oreille en bois © Wereldmuseum Rotterdam VR-Liefkes-3

À suivre…

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