S2. E1. Appareillage

Accéder à Bornéo était un long périple, mais ne constituait plus un voyage réellement difficile pour les Occidentaux depuis 1840, date à laquelle James Brooke avait pris le contrôle du Sarawak et avait réformé un gouvernement géré jusqu’à présent selon les coutumes ancestrales du Brunei. Ce dernier territoire, situé au nord de Bornéo, était resté aux mains du sultan malgré d’importantes concessions d’étendues faites aux Britanniques ; et de l’autre côté de l’île, les différents sultanats avaient été aux prises avec les Hollandais. Or, au début du siècle, l’État néerlandais avait dû assumer la responsabilité directe de la Compagnie hollandaise des Indes orientales, et elle combattait les pirates malais. C’est aussi sous ce prétexte qu’elle s’attaquait aux différents sultanats. Que ce soit à Pontianak sur la côte du Kalimantan occidental, à Banjarmasin sur la côte sud ou encore Samarinda sur la côte est, les luttes de pouvoir entre Hollandais et sultans locaux étaient d’une actualité brûlante.
Cette géopolitique bien imprécise dont nous n’avions qu’une vague idée, vue de Cherbourg, nous interpellait quant au choix de notre point de chute dans la grande île.
Dans le récit que Luca m’avait fait de son premier voyage à Bornéo dans les années 60, les peuples qu’il avait côtoyés s’étaient montrés plutôt pacifiques. Mais, aujourd’hui, il voulait en savoir plus sur les Kayan et les Kenyah dont il avait rencontré quelques individus dans sa jeunesse, et pour cela nous allions devoir nous rendre chez les groupes qui n’avaient pas encore migré vers le sud-ouest, et qui peuplaient des territoires méconnus des Occidentaux : le plateau de l’Apo Kayan ou encore la région en amont du grand fleuve Mahakam, des endroits situés plutôt au centre voire centre nord de l’île. Aurions-nous ce même accueil ? Comment nous préparer à d’éventuelles difficultés ?
Avant notre départ, nous étions allés à Leiden aux Pays-Bas. Deux raisons nous y avaient poussés : d’une part et c’était le motif essentiel de notre déplacement, la présence de notes d’un certain major George Muller sur son expédition à Bornéo, et d’autre part, l’existence d’un important et très ancien jardin botanique universitaire que Luca rêvait de connaître. De par son réseau de sociétés savantes, Henri Jouan venait d’apprendre que les carnets de Müller avaient été retrouvés peu de temps auparavant, et étaient conservés à la bibliothèque de l’université de Leiden. Ce George Müller, était parti de Pontianak, une soixantaine d’années plus tôt, afin de remonter le long fleuve Kapuas dont la source devait se trouver au creux d’une grande chaîne de montagnes du centre de l’île. Très en amont sur le fleuve, se situait le village de Putussibau alors bien connu des marchands chinois et malais, et Müller avait choisi d’installer là sa base pour partir franchir les sommets qui menaient vers le Kalimantan oriental. Nous savions que Müller avait été tué par un groupe de Dayak, mais, bien que peu rassurés, il nous fallait étudier la faisabilité d’une telle entreprise.
Ses notes consultées à Leiden nous furent précieuses, mais, au-delà de tous ces dangers, les cartes qu’on avait bien voulu nous laisser parcourir étaient formelles : ces montagnes et ces multiples rivières semblaient constituer des obstacles infranchissables.

Vue d’une serre du Hortus Botanicus, Leiden, photo de Jan Goedeljee années 1880.

Quant à la visite du jardin, le Hortus Botanicus, ce fut un réel enchantement. Les premières plantations dataient de la fin du 16e siècle ; et très tôt au cours des 17e et 18e siècles, des essences parvinrent des Indes, de la Colonie du Cap, et plus tard du Japon. Des nénuphars géants venus d’Amazonie peuplaient un étang aménagé dans une grande serre. Cette espèce ne fleurissait qu’une fois l’an et produisait la plus grande fleur de lis d’eau du monde. Nous étions émerveillés !
Sur le chemin du retour vers Cherbourg, nous échafaudions des plans pour notre futur voyage. Je poussais Luca à retourner à Sarawak, car depuis peu, un jeune administrateur avait été nommé en la personne de Charles Hose. Charles Brooke, devenu rajah du royaume de Sarawak à la mort de son oncle en 1868, et avec qui Luca avait toujours gardé une correspondance, lui avait appris cette nomination. Il avait brossé un portrait de Hose quelque peu semblable à celui d’Henri Jouan, en plus jeune bien sûr : un homme honnête, empreint de sympathie et de bienveillance toute paternelle envers les autochtones, tant bien même on ne pouvait nier en lui quelques idées par trop conservatrices ! Il était décrit, face à la science, comme un amateur éclairé et des plus enthousiastes, cherchant à comprendre sincèrement le monde, les hommes bien sûr, mais aussi la faune et la flore ; et par-dessus tout, souhaitant rendre compte de ses découvertes. J’imaginais alors que nous pourrions vivre dans cette grande île une histoire bis, semblable à celle vécue à Cherbourg : Luca et moi pourrions œuvrer à la création d’un musée d’histoire naturelle à Sarawak. Je rêvais éveillée bien sûr… Cependant Alfred Wallace, avait confié à Luca cette même idée dans la correspondance que les deux hommes échangeaient régulièrement, à savoir le souhait de voir créer un tel établissement à Bornéo. Tout n’était donc pas une utopie !

Mais je dus déchanter, Luca ne partageait nullement cet avis : la perspective d’une destinée peut-être trop simple à ses yeux ne lui convenait nullement ! « Mon » projet échouait donc avant d’avoir vécu, et j’en étais cruellement déçue. Je ne comprenais pas et vivais mal son intransigeance. Huit ans avaient passé depuis notre rencontre, huit années de connivence partagée autour du travail au muséum et de rêves d’aventures. Nous souhaitions bien sûr que notre union nous amenât un enfant, mais cela s’était avéré impossible. Suite à une intervention qui s’était mal déroulée, on m’avait expliqué alors que l’ovule fécondé s’était développé en dehors de l’utérus, et que je ne pourrai jamais enfanter. Il m’était encore difficile de faire le deuil de cette situation et Luca constituait mon unique centre de gravité. Ses projets devenaient mes projets. ; finalement il parvenait toujours à me convaincre.
C’est ainsi qu’avec beaucoup d’appréhension de ma part, estompée toutefois par l’enthousiasme de mon compagnon, nous nous mîmes à réfléchir comment rejoindre la partie orientale de Bornéo… Samarinda puis la rivière Mahakam semblait un bon itinéraire car parvenir dans cette contrée par l’Ouest s’avérait compliqué, voire impossible. Presque dix ans plus tôt et par ce chemin fluvial, un Norvégien nous avait précédés, Charles Bock.

Illustration in Chez les cannibales de Bornéo de Charles Bock, 1887. 
En ligne.

Un aventurier dont nous avions découvert par hasard le récit qui venait d’être publié en France avant notre départ : Chez les cannibales de Bornéo. Nous étions friands de ce genre de documents, car il pouvait receler des détails pratiques indispensables, cartes, itinéraires. Mais nous fûmes cruellement déçus : Bock cherchait désespérément des « hommes à queue » qu’il ne trouva bien sûr pas ! Pétri d’idées évolutionnistes, son détestable récit nous a répugnés quelque peu, mais il nous a donné l’assurance de la faisabilité de notre voyage et que les peuples à la rencontre desquels nous allions, semblaient bien plus pacifiques que ce que l’on voulait bien nous faire croire. Comme Bock, nous partirions donc de Samarinda pour remonter la Mahakam et nous enfoncer vers l’intérieur.
Partagés entre la tristesse et l’excitation du départ, nous quittâmes Henri Jouan avec la promesse d’un retour prochain, riches de nouvelles expériences et chargés de caisses de collectes. Nous n’avions pas d’affaires personnelles à lui laisser si ce n’est le porte-bébé du Sarawak, premier objet de collecte de Luca que nous offrions d’un commun accord et naturellement au muséum ! Nous passâmes encore par Paris, voir mon père vieillissant et auquel il fallait commencer à prodiguer quelques soins ; mais l’amour filial, quelle que soit sa puissance, est de peu de poids devant l’attrait d’un nouveau monde à découvrir avec celui qu’on aime.

À suivre…

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