S1. E10. La mort en tête

Vitrine du museum de Cherbourg © photo de l’auteure, 2018.

Au cœur de cet été 1878, Luca s’était donc attelé à prendre en main le cabinet de curiosité hérité près de cinquante ans plus tôt de François-Henri Chevreuil. Cet érudit, bibliophile, naturaliste et archéologue avait réuni une belle collection qui n’arriva pas entière dans le fonds de la ville de Cherbourg, car les médailles étaient à l’époque les objets très recherchés par les collectionneurs, et elles furent rapidement vendues par leur propriétaire. Une bonne partie put être néanmoins acquise par la Société Royale Académique de la ville. Depuis 1831, rien n’avait été classé ni enregistré, et des coquillages cohabitaient avec des animaux conservés dans l’alcool, des minéraux, avec des centaines d’insectes et de papillons…
Il y avait bien eu une tentative de mise en ordre, mais le jeune conservateur chargé de cette tâche en 1832 était décédé prématurément d’une tumeur au cerveau, comme si la collection apportait quelque malédiction. Depuis, le cabinet n’avait cessé de s’enrichir. Cherbourg était une ville active et surtout un port : voyageurs, officiers de marine, coloniaux, mais aussi membres des sociétés savantes, tous donnaient, qui l’attirail d’un chasseur de phoques du Groenland, qui une « idole » d’une pagode asiatique, qui des fossiles de la région. Cette année encore, dans la partie sud de l’arsenal, on venait de creuser et trouver des haches de bronze. Bref, il fallut bien plusieurs années à Luca pour rassembler de manière systématique les diverses collections, les ordonner, les classer.
Se posaient maints problèmes, séparer naturalia et artificialia, classer les espèces d’histoire naturelle, de cela on avait déjà l’expérience, mais selon quel(s) principe(s) fallait-il organiser les objets (géographie, matière, fonction) ?

Vitrine du museum de Cherbourg © photo de l’auteure, 2018.

Ces considérations ne relevaient pas simplement d’un problème intellectuel : le muséum actuel situé alors dans l’hôtel de ville, manquait cruellement de place. Il y avait insuffisamment de vitrines et le peu dont on disposait était souvent en piètre état : Tout était entassé pêle-mêle et pratiquement rien n’était identifié. Luca s’attaqua à cette tâche rendue plus captivante encore par le souhait d’Henri Jouan de vouloir écrire des articles de vulgarisation. Travailleur acharné, il était fasciné par le nombre important de revues qui avaient été publiées ces dernières années, notamment à Paris, tels L’Ami des SciencesLa Science pour tous, etc… Il était sincèrement convaincu de son devoir de transmettre ses connaissances à un public de plus en plus large.
Luca et moi, nous aidâmes Henri dans cette tâche de vulgarisation.
J’avais trouvé là une nouvelle occupation qui me plaisait réellement. J’appris beaucoup dans ces années passées à Cherbourg et ma méthodologie acquise lors de mon travail à la préfecture de police était précieuse. J’aidais Luca et nous travaillions de concert. La vie à Cherbourg se passait tranquillement entre muséum et écriture jusqu’au jour où Emmanuel Liais fut élu maire de la ville en 1884. Du même âge qu’Henri, Emmanuel Liais s’était tourné très jeune vers la science et notamment l’astronomie et la météorologie. C’est lui qui avait créé la branche scientifique de la Société académique de Cherbourg et c’est dans cet environnement d’érudits que les deux hommes s’étaient rencontrés dans les années 1850. Mais Liais n’allait pas rester à Cherbourg car il fut engagé à l’observatoire de Paris. Cependant, il allait être contraint d’en partir à la suite de conflits incessants avec son directeur, Le Verrier. En effet, ce dernier, certes devenu célèbre après sa découverte de la planète Neptune, brillait par ses colères et ses intolérances.
Liais avait choisi de s’éloigner : l’Amérique du Sud lui apparaissait un beau terrain d’action !

Jardin Emmanuel Liais, ancienne carte postale , date ? © T.D.R.

En 1881, il était définitivement de retour à Cherbourg et c’est à cette époque qu’il hérita d’une grande propriété dans le cœur de la ville. Il fit réaliser un observatoire, aménagea des serres, et redessina le jardin en l’agrémentant de plantes exotiques et d’arbres de contrées lointaines. Il avait l’idée d’offrir à la ville cet endroit magique afin d’y abriter le muséum. C’est pourquoi il pressait Henri d’organiser au mieux les collections du muséum afin d’anticiper ce que serait le projet définitif.
Dans l’année 1885, les deux hommes avaient réuni assez d’argent pour envoyer Luca en mission. D’abord Bornéo, du côté est de la grande île… après on aviserait selon les résultats. Officiellement, il s’agissait de rechercher en priorité des espèces nouvelles de la faune et de la flore et de collecter quelques artefacts pour le musée ; mais officieusement, Jouan lui demandait de rapporter des crânes ornés de ce fameux pays réputé pour être celui des « coupeurs de têtes ».
À vrai dire, cela ne me réjouissait pas vraiment…
Mais la veille de notre départ à l’hiver 1885, Henri allait jouer alors un coup de génie qui allait emporter toute mon adhésion au projet.

La caméra détective E. & H.T. Anthony & Company brevetée en 1883 sur le site

Il savait mon désir d’écrire et avait pu, tout au long de ces années passées ensemble autour du travail de rédaction, juger de la méticulosité dont j’étais capable… Il me fit donc un extraordinaire cadeau qui provenait d’Emmanuel Liais et de ses relations américaines.
Ces dernières années, une entreprise new-yorkaise était en pointe dans le domaine des appareils photographiques, l’E. HT Anthony & Company, et les innovations allaient très vite dans ce domaine. C’est ainsi qu’il me mit entre les mains une boîte incroyablement compacte, aisée à porter avec sa poignée… la « caméra détective » ! Il ajouta à ce cadeau somptueux, un paquet de plaques bien sûr, très petites de l’ordre de 8 * 10 cm. Il n’y en avait pas une grande quantité, mais nous ne pouvions nous permettre d’être très chargés pour un voyage aussi long et lointain. Il faudrait sélectionner les trop rares images que nous aurions à immortaliser.
Je n’étais plus tout à fait l’assistante passive de mon compagnon, mais promue « journaliste-reporter », et l’excitation du départ avait gommé toutes les appréhensions dont j’étais emplie.

À suivre...

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