S1. E9. Cherbourg

Planche d’artefacts polynésien in « Collections polynésiennes du Musée d’Histoire naturelle de Cherbourg » par Anne Lavondès in Journal des Océanistes 51-52, 1976.

Été 1878. Le trajet en train depuis Paris avait été long, la locomotive poussive nous avait entraînés jusqu’à Caen. Dans le wagon, je côtoyais des personnages que je jugeais étranges par leur accoutrement. Rien d’extravagant cependant, il s’agissait simplement de Parisiens heureux de s’échapper de la capitale et de se rendre à la mer. Notre programme ne prévoyait pas un agréable séjour balnéaire, Luca était bien trop impatient et anxieux de rencontrer Henri Jouan. Nous, nous étions heureux que la ligne qui nous mènerait à Cherbourg, ouverte vingt ans plus tôt, pût nous conduire aisément dans cette Normandie lointaine.
Tout était allé très vite avec Luca ; depuis le début mai, nous ne nous quittions plus. Suivant son idée qui avait germé lors de son passage à Marseille et devant le refus d’Hamy pour un éventuel emploi, Luca avait très vite écrit à Henri Jouan afin de tenter sa chance à Cherbourg.
Lassée de ces interminables fiches, et bien sûr amoureuse, j’avais quitté, le cœur léger, mon travail à la préfecture, pour le suivre.

Cherbourg, fin 19ème – début 20è siècle © T.D.R.

Nous fûmes reçus directement par Henri Jouan qui avait eu la gentillesse de nous trouver une chambre dans cette petite ville du Cotentin, un bout du monde de notre France métropolitaine. Dès le premier abord, j’eus la certitude que sa réputation était bien méritée. De ses fonctions d’officier de marine, il lui en restait la rigueur et la sûreté, mais on le sentait doté d’une forte empathie. Il occupait dorénavant plusieurs charges au sein de sociétés savantes de la ville.
Ne serait-ce qu’à retenir la devise d’une des associations académiques dont il s’occupait, « Religion et honneur », nous avions en deux mots, résumée, une facette importante de l’individu. Il fallait lui ajouter une bonne dose d’érudition (membre de la Société des Sciences de Cherbourg pendant cinquante ans, il sera élu dix fois à la présidence !), et de passion pour l’ethnographie, la faune et la flore, notamment celles de la Polynésie qu’il avait côtoyées au cours de ses périples.
Je crois que Luca lui plut au premier regard. Jouan avait apprécié le récit de son voyage à Bornéo et reconnu l’importance de son travail au muséum Godeffroy à la lecture de sa lettre.
Il nous montra un aperçu rapide des collections, fier d’une tête qu’il avait rapportée de Nuku Hiva en 1855 alors qu’il était commandant de L’Artémise. Il l’envisageait comme un témoignage de l’importance que les Marquisiens vouaient au crâne humain.
Il avait également découvert et ce fortuitement, une tête de cochon au sommet d’une colline où se trouvaient des sépultures.

Tête de porc en pierre des îles Marquises, collectée par H. Jouan, conservée au au museum de Cherbourg. Photo de l’auteure en 2019.

Pour certains peuples, ces bêtes étaient considérées comme des quasi – êtres humains. Jouan avait appris l’existence aux Nouvelles-Hébrides, de cochons sacrés à dents retournées nourris comme des enfants par les femmes. Il regrettait de ne pas connaître cet archipel, mais il avait eu la chance de sillonner les Marquises puis, la Nouvelle Calédonie avant de devoir rentrer définitivement en France.
L’année précédente, il s’était rendu à Paris afin de rencontrer Hamy qui préparait l’ouverture de « son » musée ethnographique. Les deux hommes ne se situaient pas sur la même échelle pour ce type de projet, mais ils se rejoignaient sur leur volonté de sensibilisation du grand public à l’anthropologie. Les articles d’Hamy dans les différents Bulletins et Mémoires de la Société d’Anthropologie de Paris ne tarissaient pas d’alimenter les discussions entre les deux érudits. Ils avaient cette vision novatrice du musée dont la fonction ne devrait pas se borner à conserver, mais bien plutôt à constituer un véritable lieu de recherches, ouvert à tous ceux qui s’intéressaient aux peuples et cultures du monde.

Mâchoires de porc, Nouvelles-Hébrides, conservées au au museum de Cherbourg. Photo de l’auteure en 2019.

Jouan a dû voir en la personne de Luca l’occasion de s’entourer d’un homme compétent, acquis à son idée de musée, et déjà expérimenté en botanique et sur la tenue de collections muséales.
Tout au long de nos discussions, encouragé par les récits de mon travail à la Préfecture, mes travaux sur les criminels, et par les descriptions de Luca sur les crânes humains du muséum Godeffroy, il ne tarda pas à nous avouer son secret : il rêvait par-dessus tout de posséder, lui aussi, une collection de crânes ornés du monde entier. Il n’avait nullement l’intérêt d’un chirurgien du cerveau, ni d’un évolutionniste obnubilé par l’anthropométrie, mais c’était un bon historien et il demeurait persuadé que le surmodelage ou la simple ornementation des crânes avait dû être pratiqué dans un âge préhistorique. Il souhaitait ainsi posséder des crânes de peuples qui vivaient encore de nos jours avec des techniques proches de celles du néolithique et qui avaient pris soin des crânes de leurs défunts en les ornant.
Il voulait les étudier, les comparer afin de comprendre ce qui avait pu se passer chez nos aïeux. Il lui semblait tellement évident que la tête devait jouer un rôle fondamental pour toutes les sociétés, car, n’était-elle pas, pour certains, le siège de l’âme ou plus généralement pour d’autres, le siège d’une énergie spirituelle et/ou vitale, de la pensée ? Que l’on veuille préserver et honorer cette partie spéciale du corps après la mort lors de rites funéraires lui semblait être une certitude. De plus, au-delà de toute spéculation scientifique, il ne faisait pas de doute que ces visages ainsi figés produisaient sur lui une émotion particulière.

Vue du bâtiment de la Société des Sciences, Jardin Emmanuel Liais, fin 19ème © T.D.R

C’est ainsi qu’avec la promesse faite à Luca de l’envoyer bientôt « sur le terrain », nous fûmes embauchés par Henri Jouan afin de mettre de l’ordre dans les collections de ce que serait « un grand et novateur » muséum d’histoire naturelle à Cherbourg.
Là où nous pensions passer un an, nous y restâmes presque huit années !

À suivre...

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