S2. E4. Berau

Tanjung Redeb vers 1901 © T.D.R en ligne Conrad and Coal.

De nombreux vapeurs et goélettes faisaient le va-et-vient entre la côte orientale de Bornéo et les grands ports de l’archipel malais. Des pirates étaient aussi de la partie et s’étaient établis plus au Nord, justement au large de Berau dans l’archipel de Sulu au sein duquel s’étaient instaurées toutes sortes de trafics. Le commerce était florissant entre les populations de cette côte auxquelles on apportait cotonnades, fusils et poudre contre tout ce que l’intérieur des terres pouvait produire, de la gutta-percha bien sûr, mais aussi et surtout dans cette région septentrionale du charbon qui était le produit le plus recherché.
Il ne nous fut pas difficile de trouver à embarquer, d’autant plus que nous avions le laissez-passer du sultan de Kuteï. Nous nous rendions à Tanjung Redeb, la ville où le grand fleuve Berau qui donnait le nom à cette région, se scindait en deux, et ce afin d’obtenir avant toute autre démarche, une audience du sultan de Sambaliung.
Si la navigation en mer s’était bien déroulée, l’arrivée s’avéra plutôt délicate. Le delta du fleuve était semé d’embûches, les passes pour remonter le courant étaient difficiles à manœuvrer, et j’ai cru à plusieurs reprises le bateau en grand péril. Enfin, le vent et la marée nous furent favorables et nous aidèrent. Nous parvînmes à bon port.

La rivière Berau, photographe A. Person entre 1905 et 1914
© Tropenmuseum Amsterdam TM-60018727

Bien que les Hollandais fussent en quelque sorte les « maîtres » de la région, il était prudent de s’adjoindre le bon vouloir du sultan. Nous nous installâmes donc provisoirement à Tanjung Redeb dans l’attente d’une audience et avant de nous rendre chez Olmeijer qui résidait plus en amont sur la rivière Kelaï, un affluent de la Berau. Nous étions déjà en juillet 1887. C’est là que nous fîmes connaissance d’un jeune capitaine qui parlait un anglais parfait, tout juste remis d’une blessure faite en mer et qui lui avait valu un séjour à l’hôpital de Singapour. Il était ici en escale, le vapeur SS Vidar où il occupait le poste de second faisait des allées et venues entre Singapour et Berau, car l’armateur possédait une agence commerciale dans cette région de Bornéo. Dans la conversation, Luca réalisa qu’ils auraient pu se croiser à Marseille en 1874…

Joseph Conrad ca.1874 © T.D.R.

Cela rapprocha les deux hommes comme les miettes d’expériences ou les souvenirs communs sont aptes à rapprocher les individus qui traînent dans des coins isolés du monde loin de leur foyer et de leurs attaches. Ce personnage venait de prendre la nationalité britannique alors qu’il était d’origine polonaise et avait pu ainsi être engagé dans la marine marchande britannique. Il s’appelait donc depuis peu Joseph Conrad au lieu du beau nom de résonance slave : Józef Teodor Konrad Korzeniowski, et il était bien décidé à écrire des histoires à partir des expériences qu’ils vivaient, dans sa langue adoptive. Je m’engouffrai dans cette confession et lui parlai de mes efforts pour relater le récit de nos aventures, mais aussi mes difficultés à y parvenir. Il paraissait surpris, car il avait dans sa tête un monde de personnages hérités de ceux qu’il côtoyait et ne comprenait pas que, de mon côté, je ne sache pas faire vivre dans mes écrits ceux que Luca et moi rencontrions. Il me prodigua bien des conseils : il fallait, me dit-il, décrire avec minutie le cadre exotique et luxuriant dans lequel nous évoluions afin de permettre aux lecteurs occidentaux de se sentir transportés vers un ailleurs inconnu et étrange, bien examiner des individus réels et en choisir quelques-uns qui deviendront les héros, les figures hautes en couleur ou au contraire les faire-valoir… Je découvrirai bien plus tard qu’il s’était inspiré d’Olmeijer pour le personnage principal de son premier roman Almayer’s Folly. Le cadre même de celui-ci était admirablement décrit, il correspondait à ce que nous avions connu alors. Ce roman me fut offert par Richard Parkinson lorsque lui et moi, sommes retournés en Europe après les évènements ; et je le garde encore aujourd’hui précieusement.

Détail du verso de l’ouvrage Almayer’s Foly de Joseph Conrad, 1895, édition de Binker North.

En écrivant ces lignes maintenant, mon acuité me surprend, je reste étonnée par ma mémoire encore si claire et si vive. À moins que ce ne soit des jeux perfides auxquels la raison est en train de se livrer ? En 1896, j’avais tant oublié de ce passé encore joyeux, et la lecture de ce roman avait fait revivre en moi ces temps et lieux où nous avions vécu tous les deux, ces trajets dans la jungle si exubérante, ces parcours plus ou moins périlleux sur les rivières et les fleuves, et surtout la rencontre de ces hommes et femmes si différents de nous. Comment, sur place, n’avais-je pas remarqué tous ces traits saillants ? Pourquoi ne me suis-je pas attachée à voir dans notre quotidien une part de ce que je considère maintenant comme des moments uniques et privilégiés ? Des petits évènements sans importance qui ponctuent les journées comme de précieuses perles de vies…
Une semaine plus tard, nous revîmes Olmeijer, lequel semblait résolu à nous envoyer en amont de la Kelaï. Nous profitâmes de son hospitalité et découvrîmes que malgré sa gentillesse et sa bonhommie qui inspirait confiance, il n’était pas tout à fait désintéressé. Il recherchait depuis un moment déjà, le moyen de remonter bien en amont le fleuve en étant accompagné d’un géologue, ce que n’était nullement Luca, mais Olmeijer se plaisait à le croire… Il était persuadé qu’on pouvait trouver des minerais, mais ne connaissait pas assez bien la géologie lui-même pour avoir une idée de la nature des sous-sols. On avait bien trouvé du charbon, pourquoi pas des diamants ?… enfin, le croyait-il ou nous cachait-il quelques raisons inavouées ?
Je restais dans la grande maison d’Olmeijer pendant que les deux hommes remonteraient le fleuve. Suite aux encouragements de Conrad, j’étais bien décidée à écrire et j’ai effectivement noirci des dizaines de pages, malheureusement perdues maintenant. Au demeurant, je n’avais plus de plaques pour mon appareil photographique et par conséquent, peu d’intérêt à les suivre dans ces recherches botaniques. J’aspirais à un peu de sérénité et de calme pour me concentrer et, de fait, j’eus le sentiment que leur absence fut assez brève. Tout était bien relatif puisqu’ils s’étaient tout de même enfoncés assez loin dans les terres. Lorsque le fleuve était devenu une petite rivière, ils avaient poursuivi grâce à une embarcation légère qu’Olmeijer s’était procurée. Ils s’étaient installés alors dans le village de Long Laay et, en quelques jours, et avec l’aide d’un groupe de Punan qui peuplait le territoire, les deux hommes avaient écumé une vaste zone de jungle.

Paphiopedilum rothschildianum © T.D.R Wipkipedia

Pas la moindre trace géologique intéressante pour Olmeijer, mais une merveilleuse découverte pour Luca : une espèce d’orchidée, grande et velue, d’une cinquantaine de centimètres, avec des fleurs dans les teintes brun-rouge ou lie-de-vin. Luca était formel, cette espèce-là n’était pas répertoriée. Il n’eut de cesse d’en collecter des spécimens et de les conserver très précieusement. De retour, Luca était franchement satisfait, quant à Olmeijer, il était difficile de décrire son état. Il était excité, presque possédé par ses utopies, perdu dans des conjectures de prospection. Je pensais même qu’il délirait sur l’existence de supposées richesses de cette région, ce dont doutait fort Luca. Mais nous l’avions un peu aidé et il était content d’avoir partagé ses projets, même ceux que nous jugions irréalistes.
Je crois plutôt que c’est mon compagnon qui avait déniché dans cette exploration un véritable et tangible trésor en l’espèce de cette curieuse fleur du paradis.

À suivre

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