S2. E5. Rendez-vous à Batavia

Le club Harmonie à Batavia, © Studio Woodbury & Page, début des années 1870 © T.D.R

Septembre 1887, forts de nos collectes, nous nous apprêtions à rentrer en France en faisant escale à Batavia.
En effet, sur mon insistance que je regrette tant maintenant, je souhaitais rencontrer P. A. Daum. Ce dernier, à la base simple journaliste, était devenu le rédacteur en chef de plusieurs journaux locaux et avait déjà publié des romans fort réalistes sur la société coloniale qu’il côtoyait dans cette grande île de Java. Là encore, je voulais en savoir plus sur l’écriture comme s’il fallait s’entourer de toute une panoplie pour savoir nager, alors que l’important était bien de plonger !
De son côté, il était toujours à l’affût de nouvelles histoires pour ses journaux. Nous avions correspondu lors de notre séjour à Java dix-huit mois plus tôt, lui faisant part de notre projet d’expédition sur Bornéo. Nous avions conclu l’exclusivité de quelques notes et photographies ; Luca acceptant également une interview.
Cette escale était donc intéressante à tout point de vue ; aisée à réaliser, car nous savions les liaisons entre Berau et Batavia très fréquentes maintenant, et de là, gagner l’Europe serait chose facile. De plus, la mention d’Olmeijer au sujet de son père employé à Buitenzorg, ainsi que la réputation de son jardin aux mille essences, ne pouvaient que tenter tout botaniste curieux.

Boutique proposant des articles européens, Batavia 1889 © Josias Cornelis Rappard,
Tropenmuseum Amsterdam, TM-H-3392.

Daum nous accueillit chaleureusement. Il avait anticipé notre arrivée et trouvé un logement au sein de la colonie française établie près du Club Harmonie. On nous avait mis en garde contre les miasmes de la vieille ville de Batavia, mais les nouveaux quartiers où logeaient les Occidentaux étaient bien entretenus et propres. Je déambulais dans les allées ombragées emplies de fleurs, ivre de découvrir les magasins des Français qui s’étaient installés dans ce décor de jardin d’Éden. Ces quartiers huppés de Batavia me semblaient presque incongrus, voire surréels, après les semaines de jungle que nous venions de parcourir. On y trouvait des boutiques aguichantes dont les vitrines présentaient ce que la mode devait faire de mieux à Paris ; tailleurs, chapeliers, modistes, horlogers s’alignaient le long de la grande avenue.

Une rue de Batavia avec le magasin Oger Frères 1883 © T.D.R

Voulant prouver la finesse de son analyse développée dans ses romans, Daum eut même la générosité de nous transformer. C’est ainsi qu’il nous habilla de pied en cap, troquant nos habits crasseux pour une robe somptueuse et un costume digne d’un prince, des vêtements loués chez Oger Frères, le nec plus ultra des tailleurs. Il était aussi très fier de nous avoir obtenu des invitations pour le 31 décembre au très chic Club Harmonie.
Je me souviens parfaitement de cette soirée très huppée du réveillon 87, encore une circonstance mémorable dans la suite des événements.
Nous n’avions jamais eu l’occasion de vivre des moments comme celui-là, où tous les détails de l’ameublement, de la restauration, le va-et-vient du service et l’opulence des convives dégorgeaient d’un luxe ostentatoire. C’est ce que nous rencontrerions chez Queen Emma quelques années plus tard.
Le vin et le champagne ne furent pourtant pas de bons compagnons ce soir-là. À ma grande surprise, Luca était devenu bavard, et n’en finissait pas de raconter à qui voulait l’entendre son « projet » d’importer une espèce d’orchidée inconnue jusque là, et dénichée à Bornéo, d’ouvrir une plantation près de Batavia et de monter un commerce en direction de l’Europe.
Tout l’auditoire avait bien conscience que Batavia jouissait des retombées que l’ouverture du canal de Suez en 1869 avait prodiguées en termes économiques. Bien des aventuriers s’étaient engouffrés dans tout ce qui pourrait s’avérer une affaire juteuse dans ces contrées devenues plus aisément abordables avec le percement du canal.
Ainsi l’idée de Luca pouvait apparaître judicieuse dans ce contexte prospère.

Visite dans une maison coloniale de Batavia 1889 © Josias Cornelis Rappard, T
ropenmuseum Amsterdam, TM-H-3440.

Mais cela lui ressemblait si peu ! Lui, plus chercheur que commerçant, je ne comprenais pas sa volubilité et encore moins cette idée dont il ne m’avait jamais parlé.
Peut-être voulait-il se donner une contenance auprès de ceux qui se considéraient comme l’élite sociale de Java ? Ou peut-être simplement avait-il trop bu ce soir-là ? N’avions-nous pas une mission à terminer par rapport à Jouan qui nous attendait à Cherbourg ? Bien que doutant du sérieux du projet de pépinière d’orchidées que Luca venait de lancer, je demeurais sur mes gardes.
Cependant, il fut remarqué par le gouverneur qui nous invita dans sa résidence de Buitenzorg, située à une soixantaine de kilomètres au Sud. Ce dernier semblait réellement intéressé par le projet de Luca et souhaitait lui montrer les jardins botaniques et l’école d’horticulture créée avec l’élaboration du jardin qu’il avait eu à cœur de faire réaliser. Il demanda qu’il nous soit établi un passeport, indispensable pour voyager à l’intérieur des terres.
C’est avec joie que nous acceptâmes l’invitation qui tombait à point puisque nous étions aussi venus à Batavia pour ces jardins. Ceux de Buitenzorg étaient réputés, si ce n’est plus, que les jardins de Kew où Luca était allé travailler dans sa jeunesse. Il ne pouvait manquer une occasion pareille. Nous devions donc prendre des dispositions pour cette absence de Batavia.

Hotel der Nederlander, Batavia, 1871 © Wereldmuseum Rotterdam RV-A440-ee-35C.

Nous étions logés à l’Hôtel der Nederlanden, une élégante bâtisse qui avait été la résidence du gouverneur général Thomas Stanford Raffles au début du 19e siècle. Si nous n’étions pas vraiment au fait de l’histoire politique liée à Raffles, Luca connaissait ses découvertes botaniques, car ce dernier avait été un naturaliste distingué. Cette demeure, une fois rénovée, était devenue un hôtel, et nous logions là dans une chambre luxueuse, décorée avec goût. Ses jardins étaient une réelle splendeur : s’y côtoyaient des flamboyants, des arbres à vanille, des caféiers, des muscadiers et même ces étonnantes plantes appelées arbres du voyageur et qui déploient de gigantesques éventails de feuilles ! Nos malles et nos caisses furent stockées dans une dépendance de l’hôtel et nous partîmes à Buitzenborg, légers, avec un minimum de bagages. Le trajet ne serait pas bien long depuis qu’une ligne de chemin de fer avait été construite, une vingtaine d’années plus tôt.
Nous eûmes la bonne surprise de retrouver un Français à notre arrivée. Il était à la tête d’un hôtel qu’il avait monté lors de la réalisation de la voie ferrée. De plus en plus de voyageurs d’affaires occidentaux se rendaient à Java et plus généralement dans l’archipel malais, aussi avait-il pensé que ce serait une activité rentable ; et cela devait l’être ! Nous nous installâmes chez lui en attendant notre audience auprès du gouverneur.

Le Palais de Buitenzorg, 1883 © T.D.R

Le palais ressemblait à un petit château de Versailles et ses jardins botaniques étaient une féerie. Les tentatives d’introduction de nouvelles plantes dans lesquelles l’école d’horticulture s’était lancée, s’étaient montrées fructueuses. Nous eûmes le temps de nous promener dans les environs et découvrir une végétation luxuriante où toutes les espèces du monde pouvaient trouver ici de quoi s’épanouir : on récoltait du café, du thé, des clous de girofle, des baies de poivriers, des écorces de canneliers, des graines de moutarde et encore des feuilles d’indigotier !

L’avenue des palmiers dans le jardin des plantes de Buitenzorg,1880-1900
© Tropenmuseum TM-60013837

Nous rentrâmes le cœur léger, le gouverneur voyait d’un bon œil le projet de Luca, bien que je restais toujours incrédule quant à ce dessein. Il me tardait maintenant de rentrer en France, de rejoindre Cherbourg qui me manquait, d’avoir des nouvelles de mon père dont le silence de ces derniers mois m’inquiétait. C’était l’époque où toutes les entreprises, pour peu qu’elles aient des idées novatrices, étaient largement encouragées à Java. Bienheureusement, sur le chemin du retour Luca écarta mes doutes sur ses visées prématurées, et me fit part de ses intentions qui rejoignaient les miennes : regagner la France.
Il reconnaissait n’avoir jamais eu vraiment le dessein de rester à Java, il savait pertinemment qu’il n’était pas un entrepreneur de caractère.

À suivre...

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