S2. E6. Un arrêt aux Moluques

Vue du port de Tanjung Priok, Batavia 1890-1910 © Tropenmuseum Amsterdam TM-60015168.

Notre sérénité fut hélas, de courte durée. À Batavia nous découvrîmes la catastrophe : nos caisses avaient été dérobées ! Plus aucun spécimen, bien sûr plus d’orchidées, mais égoïstement, ce qui m’importait le plus, c’était le vol de mon appareil photographique, des plaques toutes remplies jusqu’à présent, et de mes précieuses notes. Envolés souvenirs et témoignages ! À l’exception de ce que j’avais donné à Daum, et c’était bien peu, il ne restait rien. J’appris par la suite que Buitenzorg signifiait « Sans souci » en néerlandais… Cela s’était avéré de bien mauvais augure.
Mais il fallait lutter contre le découragement et poursuivre notre voyage. Il n’était plus question de revenir en France, nous ne le pouvions plus puisque nous étions bredouilles ! Nous n’étions guère en mesure de reculer, et ce d’autant plus que nous avions encore quelques subsides et donc quelque marge de manoeuvre. Généreusement, Daum nous apporta une contribution financière supplémentaire par l’intermédiaire des journaux. Nous l’acceptâmes, car nous savions qu’il pourrait être remboursé par des sociétés savantes de l’archipel malais en relation avec Henri Jouan ; ce dernier nous ayant conseillé d’avoir recours à elles en cas de problèmes. Les problèmes, ils étaient bien là et l’issue honorable était assurément d’envisager une nouvelle expédition. Cela consolait un peu Luca de la perte de « son » orchidée, mais pas du reste de ses collectes de Bornéo, à jamais envolées, et notamment les précieux trois crânes. Nous étions désemparés.
Je pensais que je pourrais trouver un appareil photographique pouvant remplacer mon précieux bien. Malgré l’aide de Daum, je ne pus dénicher ce qui me convenait : il en existait bien quelques exemplaires à vendre, mais lourds, encombrants et à des prix exorbitants. Il n’était pas envisageable d’en acquérir un dans ces conditions.

Le studio photo de Tan Tjie Lan à Pasar Baru, Batavia 1890-1910
© Tropenmuseum Amsterdam TM-60014577.

Luca, quant à lui, ne cessait de réfléchir. Il se raccrochait à ses souvenirs de Hambourg où il avait vu dans la quantité d’artefacts parvenant au muséum Godeffroy, arriver quelques crânes surmodelés. L’ornementation des crânes était pratiquée par un peuple vivant sur les berges du grand fleuve de Papouasie–Nouvelle-Guinée, et encore aux Nouvelles-Hébrides, mais ces derniers territoires étaient situés au bout du monde !
Malgré l’atmosphère malsaine du port de Batavia, Luca se mit à traîner de longues journées le long des quais à la recherche d’informations. Il se trouvait là une faune bigarrée qui avait bourlingué dans tous les coins et recoins du monde, et pourrait fournir des indications. Redevenu « raisonnable », il pensait bien honorer sa mission initiale : les collectes pour Jouan.
L’existence de peuples chasseurs de têtes en Papouasie avait bien été corroborée par les expériences de quelques marins, mais s’agissait-il vraiment de réalité ou de rumeurs ?
Quoiqu’il en soit, nous prîmes la décision de poursuivre en direction de l’Est, car nous songions de plus en plus sérieusement à nous rendre en Nouvelle-Guinée.
Avec l’ouverture du canal de Suez, Batavia était devenue une plaque tournante essentielle dans l’archipel et c’est pourquoi un nouveau port, plus grand, Tandjung Priok, venait d’être construit. Il pouvait ainsi drainer un flot de plus en plus important de navires en transit. Aussi nous n’eûmes aucun mal à dénicher un paquebot hollandais qui nous conduirait dans les Moluques.

Approche de Ternate par Josuas Cornelis Rappard,1889 © Tropenmuseum Amsterdam, TM-H-3381

Au printemps 1888, nous débarquions dans le sultanat de Ternate, une petite île qui avait été très riche autrefois avec le commerce du clou de girofle et de la muscade, et qui avait suscité la convoitise des Portugais, puis des Hollandais pendant des siècles… Mais, vers 1840, elle avait subi un tremblement de terre qui avait ébranlé le volcan coeur même de ce territoire de petite dimension, et Ternate n’avait jamais retrouvé sa splendeur d’antan.
Sa petite île sœur et rivale, Tidore, avait été aussi puissante et son sultan étendait son influence loin vers l’Est, dans les îles Raja Ampat qui commandaient la route vers la péninsule de la tête d’oiseau, cette grande région du Nord-Ouest de la Nouvelle-Guinée.
De par ce passé riche en commerce maritime et routes stratégiques, les ports de Ternate et de Tidore grouillaient d’une quantité de goélettes faisant toute sorte de négoce, voire trafic avec la Nouvelle-Guinée. Tout cela s’effectuait plus ou moins sous le contrôle des Hollandais qui avaient rapidement investi les deux îles, des verrous stratégiques, et du point de vue militaire, et du point de vue commercial, en y établissant là des forts.
La première goélette à partir, et qui avait consenti à nous prendre à son bord, appareillerait à la fin de l’été, attendant des vents favorables pour mettre cap sur la baie de Geelvinck, un immense golfe dans le creux de la « tête d’oiseau ». Là, et depuis une époque lointaine, les marins allaient chercher de belles plumes d’oiseaux de paradis, de l’écaille de tortue, de la nacre, qu’ils échangeaient contre des étoffes, du verre et encore et surtout, du métal.

Insularum Moluccarum Nova descriptio 1633 ed. Jan Jansson © T.D.R

Dans l’attente, nous profitâmes donc de la sérénité de cette île, ayant pu trouver un logement grâce au résident hollandais alors en place. Luca s’était souvenu des propos enthousiastes de Wallace sur l’intérêt botanique de ces territoires lors de ses conférences, et nous passâmes ainsi l’été 1888 à naviguer entre Ternate, Tidore et Gilolo, la plus grande île. Nous pouvions nous promener librement, sans contraintes, simplement émerveillés par les richesses de la nature qui inondaient ces terres, si généreuses : le riz, le cacao, le café, la canne à sucre et bien sûr les précieuses épices, y étaient cultivés.
Luca était fasciné par les espèces multiples qu’il découvrait, il regrettait d’avoir perdu ses livres, mais il prenait de nombreuses notes, et nous avons ainsi vécu deux mois sur la grande île où nous avions pu explorer une bonne partie de l’intérieur des terres.

À suivre...

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