S2. E7. Biak et le Korwar

Maisons sur pilotis à Sowek, île de Biak, 1896, in The History of Mankind
de Friedrich Ratzel et Arthur John Butler.

Nous quittâmes ces lieux paisibles fin août, comme prévu, et cette nouvelle navigation se déroula effectivement sans accroc : début septembre, nous mouillâmes dans la baie de Doreh, à l’entrée de Geelvinck. Le « terminus » de notre goélette atteint, nous n’eûmes pas de mal à embarquer sur l’un de ces multiples caboteurs de fortune qui sillonnaient et desservaient les îles Schouten, les avant-postes de cette vaste baie. Parmi ces îles, on nous avait affirmé qu’à partir de Sorido, un petit port au sud de l’île de Biak, nous trouverions aisément un vapeur qui rejoindrait la partie allemande de la Nouvelle-Guinée. Le parcours ne serait pas difficile, car l’Allemagne et l’Angleterre avaient reconnu la souveraineté des Pays-Bas sur ces territoires de l’Ouest quelques années auparavant, et le passage d’une administration à l’autre s’en était trouvé facilité. Les compagnies commerciales régnaient en maître sur les ports et assuraient de nombreuses liaisons.
Néanmoins un événement des plus curieux et pour le moins heureux se produisit lors de notre escale dans le Nord de Biak, à Korudo. Un homme assez jeune, peut-être d’origine malaise, nous aborda, à peine avions-nous mis pied à terre, et nous adressa la parole dans un français presque parfait. Notre stupéfaction passée, nous avalions ses informations : ce M. Dimas Saleh était membre de la société royale des arts et des sciences de Batavia et nous souhaitait la bienvenue. Très bavard, nous apprîmes rapidement qu’il était familier du Jardin botanique de Buitenzorg puisque « son » académie en avait été l’instigatrice au début du 19e siècle.

Carte de la « tête d’oiseau » , Nouvelle-Guinée, 1884 © T.D.R

Il nous invita à prendre du repos chez lui et nous liâmes facilement connaissance ; c’était un zoologiste passionné. Il sillonnait la Nouvelle-Guinée néerlandaise en quête de spécimens aquatiques, notamment des crustacés ou encore des mollusques, et ce pour le musée de zoologie qui allait être créé près du Jardin botanique. La journée passant, il nous pressa de rester à Biak car il souhaitait nous faire découvrir toute la richesse de la faune et de la flore de l’île. Face à cet accueil si chaleureux, nous décidâmes de rester quelques jours ; l’homme avait su éveiller notre curiosité.
En fait notre séjour chez notre hôte si charmant s’éternisa : la saison des pluies arrivant, il chercha à temporiser notre départ. Nous espérions pouvoir l’aider un peu dans son travail en guise de remerciements pour son hospitalité, mais nous avions aussi quelques raisons moins avouables de rester. Pour ma part, j’avais besoin d’une pause, d’un réconfort après toutes ces déceptions. Luca, quant à lui, semblait tellement attiré par la bibliothèque de Dimas et les livres d’histoire naturelle qui la peuplaient, qu’il lui semblait impossible de repartir si rapidement. En outre, notre hôte soutenait que « son » île n’avait jamais été reliée au continent, elle possédait donc un haut niveau d’endémisme qu’il souhaitait étudier.

Femmes et enfants avec un korano (chef de village) sur une tombe à Wari, sur l’île de Biak, 1903
© Tropenmuseum TM-6001015

Biak était pour beaucoup recouverte d’une forêt humide à cette époque de l’année. Malgré cet état, et délaissant momentanément ses recherches sur la faune aquatique, il désirait profiter de la présence de Luca pour approfondir ses observations sur la faune terrestre et la flore. Il avait ainsi repéré une espèce de chauve-souris qu’il pensait être unique au monde dans cet environnement. Il avait remarqué qu’elle possédait des ailes curieusement attachées à l’arrière et non pas sur les côtés, et il souhaitait recueillir l’avis de mon compagnon sur cet animal. Mais ce n’était pas tout, un certain type de rongeurs l’intriguait et quant aux papillons et oiseaux, il était persuadé qu’il a pu repéré des espèces encore inconnues à ce jour. Il ne fallait pas plus d’arguments pour que nous fussions conquis par cette île et notre hôte.

Chauve-souris au dos nu de Biak, Dobsonia Emersa
photo © Carlos N.G. Bocos

L’année 89 arriva rapidement entre explorations et consultations de la bibliothèque de ce généreux et bienveillant chercheur. Luca s’attacha à répertorier des plantes carnivores qu’il avait collectées et les confia à Dimas afin de les apporter à Buitenzorg pour les donner à étudier aux botanistes, tant elles lui semblaient particulières. Il n’était pas question que nous emportions quoique ce soit dans notre prochain périple qui pourrait être chaotique, et pour l’instant empli d’inconnues. La saison sèche approchait, les pluies étaient devenues moins nombreuses et il était temps de poursuivre nos pérégrinations. Je crois que la perte de nos collections à Batavia avait réellement ému notre ami, sachant les difficultés endurées dans toute activité de collectes. Au moment de notre départ, il arriva avec un paquet dont il fit grand mystère. C’était un objet précieux dont il ne savait vraiment que faire et qu’il souhaitait nous offrir.

Korwar © Wereldmuseum Rotterdam RV-2442-2.

Quelle ne fut pas notre surprise de trouver dans ces chiffons un crâne !
En fait il ne s’agissait pas tout à fait de cela. Notre première stupéfaction passée, nous découvrîmes une véritable sculpture, un personnage en bois assis derrière un « écran-bouclier » ajouré qu’il tenait de ses deux mains et sur lequel s’appuyait le menton de cette tête humaine. Elle occupait plus de la moitié de la hauteur de cette sculpture, et on ne voyait qu’elle ou plutôt la calotte crânienne, car la mâchoire inférieure avait été retirée. Cet écran ou panneau présentait un décor raffiné constitué de volutes, d’entrelacs, et l’on pouvait y reconnaître le corps de deux serpents-dragons, car à la base de ce panneau, on distinguait deux gueules ouvertes, tournées vers l’extérieur. Les corps se rejoignaient au centre pour repartir respectivement à droite et à gauche dans un décor de motifs curvilignes.
Nous le remerciâmes chaleureusement et l’interrogeâmes immédiatement sur la provenance et la signification de cette petite statue. Dimas nous apprit qu’on l’appelait Korwar qui signifiait « âme du mort », car les indigènes croyaient en la force des esprits ancestraux. Il leur importait de pouvoir capter cette force, probablement puissante, puisque le personnage était en train de terrasser les corps de serpents…
Cette effigie nous envoûtait, et nous acceptâmes le présent avec une immense joie, laissant augurer d’une chance meilleure pour l’avenir.
Reposés, confiants dans l’avenir, c’est après quelques jours de mer et de voyage serein que nous avons débarqué à Friedrich Wilhelmshafen (1). Nous étions en mars 1889, plus que jamais décidés à remonter le grand fleuve qui nous conduirait vers l’intérieur du territoire papou et à la rencontre de ces fameux chasseurs de têtes !

À suivre…

Note 1 : Friedrich Wilhelmshafen s’appelle de nos jours Madang.

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