S3. E1 La remontée du fleuve

Carte du Sepik montrant les villages mentionnés par Friedridh Eich dans son récit de voyage de 1887.

Contrairement à ce que nous avions vécu jusqu’ici, nous entrions réellement en terra incognita : nous étions dépourvus de toute documentation, les premières remontées du fleuve par les Occidentaux, des Allemands, ne dataient que de quelques années seulement.
À Friedrich Wilhelmshafen, la préparation de notre expédition réclamait du temps. Il a fallu obtenir l’accord des autorités allemandes qui administraient la région. Celle-ci avait été rebaptisée Kaiser Wilhelms Land depuis qu’entre autres, Otto Finsch alors commissaire impérial, avait pu « négocier » l’annexion de terres néo-guinéennes avec les puissances coloniales, les plaçant ainsi sous protectorat allemand.
Luca connaissait ce personnage. Il avait rencontré Finsch, à Hambourg dans les années 70 lorsque ce dernier était conservateur des collections de l’Association d’Histoire Naturelle de Brême, une institution qui, devenue un plus tard propriété de la ville, allait constituer le fonds d’un grand muséum dont on commençait à parler.

Portrait d’Otto Finsch vers 1870. Photographe inconnu © National Library of Australia.

Maintenant, ce personnage avait même une ville qui portait son nom, Finschhafen, un port situé plus au sud, qui desservait notamment l’archipel Bismarck, un territoire important aux yeux de l’empire pour ses possibilités de plantations. Finschhafen avait été choisi comme le siège du gouvernement du Kaiser Wilhelms Land. Le protectorat allemand était délégué d’une certaine façon et dans les faits. Les territoires étaient réellement aux mains de grandes compagnies commerciales, dont la plus importante d’entre elles, dans cette région, était la Deutsch NeuGuinea Kompagnie, un consortium représentant de puissants intérêts financiers et commerciaux allemands. Celle-ci gérait tout : l’économie, les plantations et le recrutement de la main-d’œuvre, la recherche géographique et naturaliste, la communication par fleuve, mer et terre, la santé… La religion et l’enseignement constituaient déjà les domaines des missionnaires qui s’aventuraient depuis peu dans cette terre lointaine.
Nous avons mis quelques mois à trouver un bateau apte à remonter le Sepik, recruter un équipage et préparer notre voyage. Otto Finsch était lui aussi passé par là, il y avait quatre ans de cela, et le fleuve s’appelait depuis, Kaiserin Augusta Fluss, en hommage à l’épouse du Kaiser Wilhelm. Il avait navigué depuis son embouchure sur une distance d’environ cinquante kilomètres à bord du vapeur Samoa. Ce vapeur était reparti l’année suivante, sous le même commandement, celui du capitaine Dallmann, et était parvenu beaucoup plus en amont.

Le vapeur Samoa vers 1884-1885 in Samoafahrten, Finsch O., 1888, Leipzig, F. Hirt & Sohn en ligne.

La lenteur de nos démêlés avec l’administration allemande eut un côté bénéfique puisque dans le petit siège administratif bâti sur le port, nous fîmes la connaissance d’un jeune capitaine, ami de Georg Von Schleinitz, le premier gouverneur du Kaiser Wilhelms Land.
Ce capitaine nous apprit, d’une part, l’existence d’une mission d’exploration sur le Sepik commanditée par Von Schleinitz qui s’était déroulée à l’été 1886. L’astronome Carl Schrader, le botaniste Max Hollrung et l’ornithologue Carl Hunstein à bord du vapeur Ottilie, avaient remonté le fleuve sur près de 480 kms.
D’autre part, et c’est une information qui nous fut utile pour la suite, une seconde expédition avait été montée, cette fois-ci à bord du Samoa à l’été 1887, qui avait embarqué de nouveau Schrader et ses compagnons Hollrung et Hunstein, accompagnés du géologue Carl Schneider. Ce vapeur les avait menés encore plus loin sur le fleuve, pendant 15 jours et sur plus de 720 kms. Ces hommes ne naviguaient pas avec des visées ethnographiques ni pour la collecte d’artefacts ; il s’agissait très matériellement de trouver de la main-d’œuvre pour les plantations, mais aussi de nouvelles terres propices à l’établissement d’entreprises allemandes. L’étude de la navigabilité du fleuve, mais aussi la botanique avec l’espoir de trouver des ressources exploitables comme le caoutchouc et le café constituaient les priorités. Le rapport sur cette expédition devait bien exister et nous serait précieux. C’est pourquoi pendant le printemps 1889, j’ai dû me rendre à Finschafen pour récolter des renseignements géographiques, recopier des cartes, des annotations qu’on avait accepté de me laisser consulter bien que n’étant pas citoyenne allemande. Sur place, j’ai pu aussi obtenir rapidement des autorisations de circulation. L’accès aux rapports de Schrader ne s’était pas révélé être compliqué. J’ai compris par la suite que les conclusions de son étude avaient été défavorables à l’exploitation des berges du fleuve, et plus généralement de cette partie du territoire. Il existait encore trop d’incertitude sur le niveau d’eau du Sepik en saisons sèche et humide et, lors de ces dernières, de vastes étendues pouvaient être inondées. De plus, il semblait que le sol fut de mauvaise qualité pour installer de grandes plantations. S’en étaient suivies des tensions entre Schrader et Schleinitz qui ne voulait pas admettre ces résultats, et c’est probablement grâce à la fois à cette situation conflictuelle et au fait qu’on pensait peu utiles les documents de l’expédition, que je pus les consulter avec une souplesse non négligeable. Du reste, Schleinitz venait de repartir en Allemagne, à la suite d’une tragédie familiale, son épouse étant décédée de la malaria et ses quatre enfants bien affaiblis. Il y avait un petit flottement au niveau de la gouvernance à Finschafen.

Vue aérienne du fleuve Sepik © ABC Australia

Luca, de son côté, mit tout ce laps de temps à profit pour rechercher un bateau, un équipage et préparer l’avitaillement. Juillet 1889 : Notre navire, la Lorelei, un joli nom pour ce vapeur ventru, était prêt à partir. Cabotage en direction de Hatzfeldhafen, puis laissant sur tribord l’île de Manumudeir, nous parvînmes à l’embouchure du Sepik début août. La navigation n’avait pas été aisée, la mer était mauvaise par endroits ; et les côtes souvent basses, recouvertes de longues herbes pouvant cacher des rochers, n’étaient nullement sûres ni pour accoster ni pour y trouver un mouillage à peu de distance du rivage. Mais enfin, nous y étions parvenus, nous commencions la remontée du Sepik !
Je ne pus m’empêcher de songer à Luigi Maria d’Albertis, un Italien lui aussi, et son projet de remonter la rivière Fly à partir du Golfe de Papouasie. En 1877, cette région était un territoire sous le contrôle des Anglais. En France dans les années 80, Luca et moi avions pu nous procurer le récit de d’Albertis : La Nouvelle-Guinée, ce que j’y ai fait, ce que j’y ai vu…. Et nous avons fait un rêve… et nous y étions. Rejoindre la source inconnue d’un fleuve était proprement le fantasme de tout aventurier, et Luca s’était juré alors que lui, il remonterait aussi un de ces fleuves mythiques.
Malgré ces lectures et les conseils d’écriture de Conrad, il fallait bien avouer que les jours se ressemblaient et j’avais du mal à trouver des évènements dignes à mes yeux d’être racontés. Je ne souhaitais pas tenir un journal de bord, quelque peu aride, comme pouvait le faire le commandant, je voulais du « romanesque ». Mais il n’est pas simple de transformer du quotidien en péripéties, de s’improviser alchimiste, et doué de surcroît ! En cette fin de siècle, la littérature de voyages exotiques était devenue courante et, bien que généralement médiocre, car elle donnait trop d’importance au sensationnel souvent éloigné de la réalité, elle n’était pas avare de descriptions. Il aurait fallu être novateur ! Je pensais qu’il pouvait être intéressant de raconter le quotidien des autochtones, apprendre leur langue, observer leurs rituels… mais comment pouvait-on relater de manière objective ce qu’on voyait ? Et par-dessus tout comment approcher ces peuples forcément méfiants vis-à-vis des Blancs puisque les rares Occidentaux qu’ils avaient côtoyés avaient dû vouloir recruter les hommes de force ? Comment instaurer une confiance réciproque ?

Débarcadère des grandes pirogues près du village de Pagwi (1988) in « Une pirogue chez les Iatmul du fleuve Sépik »  » de Christian Coiffier in Techniques & Cultures 35-36, 2001.

Nous vivions constamment entre peur, découragement, mais aussi excitation. La peur, c’était surtout lorsque nous voyions des dizaines de pirogues avec douze ou quinze hommes à leur bord converger vers notre petit vapeur. Après nous avoir observés pendant un certain temps, ils passaient bien souvent leur chemin, faisant un grand bruit, montrant qu’ils étaient en ordre de combat, et de fait, ils étaient armés d’arcs, de flèches, de lances ou encore de couteaux en os. Parfois, ils semblaient s’approcher plus près et paisiblement. Stoppant les machines, nous tentions alors d’instaurer un échange en exhibant du tissu, des perles… cela rencontrait peu de succès. Mais lorsque certains se manifestaient de manière moins timide, ils montraient leur intérêt pour le métal, et nous récoltions en échange des parures de coquillages, des plumes, des ornements de nez, du tabac… parfois un peu de nourriture, mais les villages ne devaient pas être riches ! J’ai mis un certain temps à m’apercevoir que les proues de nombreuses pirogues étaient ornées de têtes sculptées de crocodile, cet animal puissant et féroce probablement chassé. Une fois remarquées, j’y prêtais réellement attention. Je les distinguais de loin et je découvrais des sculptures soignées, réalistes. La pirogue devenait peut-être pour les habitants du fleuve le symbole du crocodile, et plus que craint, se pouvait-il qu’il fût admiré comme un dieu ?
Dès que la Lorelei faisait mine de se remettre en mouvement, et que le sifflet du vapeur retentissait, les indigènes s’enfuyaient, terrifiés.

Proue de pirogue Iatmul, photo de l’auteure lors de l’exposition Sepik au musée du Quai Branly, 2015.

La peur pour nous, c’était aussi les tracas du quotidien, les difficultés de navigation, le manque de bon bois pour la vapeur, la pauvreté de nos provisions bien que le fleuve nous pourvoyait généreusement en poissons, et surtout la maladie, les fièvres, avec pour terribles ennemis, les moustiques. Le découragement venait de la déception de ne pouvoir approcher plus facilement les indigènes. La certitude qui nous faisait avancer était l’existence de tribus sur le cours moyen du fleuve qui pratiquaient le surmodelage des crânes. N’était-ce pas devenu la raison essentielle de cette folle expédition ? Nous voulions passer du temps dans un village, c’était là l’unique solution pour apprendre un peu plus sur les sociétés que nous rencontrions, le seul moyen de comprendre des comportements qui nous échappaient totalement. Il aurait fallu être adoptés en quelque sorte… mais pourquoi l’aurions-nous été ? La plupart des individus que nous rencontrions encore de loin, semblaient tellement effrayés en nous voyant débarquer sur leurs terres !
Enfin, l’excitation… elle ne manquait pas. En ce début de voyage sur le fleuve, nous n’avions pas encore accosté, mais nous remarquions des villages défiler au loin, et parmi eux d’immenses maisons, imposantes, avec leur pignon surplombant et leur toit en forme de selle. Il nous avait semblé apercevoir de grands masques colorés en pignon de certaines d’entre elles. Lorsque nous apercevions les villages, nous étions surpris de découvrir de magnifiques jardins travaillés. En d’autres endroits, des palmiers sagoutiers peuplaient les rives que se partageaient hérons, aigrettes, perroquets et multitude d’oiseaux qui se nourrissaient grâce à la présence du fleuve.

Un des bras du Sepik en direction de Chambri, photo de l’auteure 2018.

Nous n’avancions pas rapidement. Malgré les multiples indications que j’avais pu recueillir, il fallait constamment sonder la profondeur. Nombreux étaient les méandres du fleuve et de ses affluents qui se confondaient avec eux. Lorsque par erreur, nous empruntions l’un de ces cours d’eau, nous nous apercevions rapidement de notre méprise, mais nous devions tout de même effectuer les manœuvres arrière afin de ne pas quitter le bras principal, lequel devait nous mener jusqu’au territoire de ce peuple de « chasseurs de têtes ». Heureusement, notre capitaine était fort adroit. Ces débuts sur le fleuve ne furent pas glorieux. Un soir, nous avons dû mouiller non loin d’un village par une pluie battante. Des pirogues se sont approchées et des hommes ayant fait mine de vouloir monter à bord, notre capitaine a tiré des coups de feu en l’air, effrayant ainsi tous les indigènes.
J’ai réalisé à ce moment-là que, malgré le chemin parcouru, je me berçais peut-être encore de douces illusions humanistes !

À suivre…

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