S3. E3. Objets des hommes

Détail. Danse d’un masque Maï, village de Kararau,in Art of the Sepik River, Ed. Suzanne Greub, 1985. Photo © Jörg Hauser, 1979.

Il y eut encore d’autres occasions où de curieux masques ont fait leur apparition. Lagina, qui faisait partie des plus vieilles femmes du village, m’a confié que ceux-ci étaient aussi utilisés dans d’autres rites que nous, les femmes, n’avions pas le droit de voir. Mais qu’est-ce que le secret ? J’eus le sentiment, au cours de notre séjour, que certaines femmes en savaient tellement ! Je me demandais parfois si un réel secret existait, ou n’était-il que la construction intellectuelle d’une gérontocratie afin de garantir l’assise de son pouvoir. Ce jour-là, je les ai vus descendre d’une plate-forme spécialement construite devant la maison cérémonielle. Comment les décrire ? Il m’a fallu d’autres occasions, l’année suivante, pour mémoriser tout ce que je remarquais et entendais, car, en une seule fois, l’impression était trop forte et l’émotion trop pénétrante.

Une paire de masques Maï à Kararau, photo © Jörg Hauser 1979 in The Dancers Who Became Transformed into Wood: the mai masks of the Iatmul, Papua New Guinea, Brigitta Hauser-Schäublin, in Oceania, Vol. 87, Issue 3, 2017.

De ces énormes costumes de feuilles montés sur un cône réalisé avec du rotin et de la fibre de coco, émergeait une tête allongée dont on distinguait de prime abord un nez démesurément long recouvert de coquillages et des cauris à la place des orbites des yeux. Les masques dansaient par paires et chantaient probablement en criant dans des résonateurs de bambou que nous ne pouvions voir, mais qui leur conféraient une voix surpuissante ! Les femmes, les plus jeunes, dansaient, elles aussi. Je n’avais jamais rien vu d’aussi impressionnant.

Masque Timbuyan au village de Timbunke, 1953, photo de Des Bartlett, © The University of Queensland n°31943.

Le seul que j’ai pu apprécier lors de ces quatre années passées à Kanganamam, probablement moins important que les autres, sortait pour punir les enfants. Il déambulait comme un mannequin, dodelinant, son visage était peint avec des pigments blancs, noirs et rouges. Ses yeux, remplacés par des coquillages ronds, lui conféraient un regard plus hébété que méchant. Sa bouche entrouverte laissait poindre un faux sourire, et l’on aurait pu croire en sa bienveillance. Mais cela était ma projection ; je n’ai jamais su ce que Washo en pensait. Malgré cet air quelque peu rassurant, il m’effrayait cependant, car le costume était complexe et sous ce premier visage, un autre visage surgissait. Dès que l’humain est bousculé dans ses représentations, tout peut advenir !
Quant à l’extérieur de la maison des hommes, je le connaissais : il y avait la structure proprement dite avec tous ses piliers sculptés. Je les avais examinés : c’était un entremêlement de vagues ou de corps de crocodiles et de figures qui tiraient une langue démesurée ! Les femmes m’avaient raconté qu’autrefois la Maison des hommes n’était pas soutenue par des poteaux de bois, mais par le corps même des Ancêtres !

Flèche faîtière, Kanganamam 2018, photo de l’auteure.

Tout en haut, on apercevait les sculptures faîtières : une à chaque pignon de la maison, et elles étaient spectaculaires. Bien que hautes, j’avais identifié la forme d’un oiseau aux ailes déployées qui surmontait une femme.
Les raconteurs d’histoires ne manquaient pas dans le village ; nous avions fait d’énormes progrès dans le langage et nous communiquions assez bien, même si des subtilités nous échappaient encore.
Luca obtenait du côté des hommes des mythes différents de ceux que je récoltais, mais le cœur du récit autour de ces sculptures demeurait analogue : une femme avait rencontré près du fleuve un crocodile qui avait l’apparence d’un homme. Plus tard, elle avait accouché de deux œufs, de l’un sortit un aigle pêcheur et de l’autre, un aigle doté de la queue du crocodile. Un jour, lorsqu’ils furent grands, ils emportèrent leur mère dans leur nid et la nourrirent avec le produit de leur chasse : des têtes coupées qu’ils lui présentaient comme des fruits de l’arbre à pain.
Le narration variait selon nos conteurs, mais on imaginait aisément, tout en haut de la Maison des hommes, l’oiseau tenant dans ses pattes un personnage, avec comme éléments récurrents du récit, le crocodile et les têtes. La vie dépendait tellement du fleuve et des « relations » avec les voisins, que cela semblait logique à nos esprits d’Occidentaux que ces deux éléments soient au cœur des préoccupations de ces peuples.

Sculpture féminine intérieur maison des hommes, 1953, photo de Des Bartlett, © The University of Queensland n°34795

Combien de fois ai-je demandé à Luca de me décrire l’intérieur de la Maison des hommes ? Quels mystères, quels trésors ce ventre recelait-il ? À chaque fois, il s’appliquait à me décrire ce qu’il voyait, ce à quoi il pouvait avoir accès et qui m’était interdit en tant que femme.
Je notais scrupuleusement ses descriptions. La Maison abritait de nombreux artefacts, bien sûr des masques plus ou moins secrets. Cependant, certains ne pouvaient être révélés à Luca, car ce dernier n’était pas initié. La statue d’une femme les jambes écartées qui constituait la partie cachée du mat supportant la sculpture faîtière, restait à ces yeux l’élément le plus surprenant de cette architecture. Quelle étrangeté dans cet univers masculin ? Était-ce une ancêtre maternelle figurée de la sorte ? Les hommes rêvaient-ils d’enfanter eux aussi, les autres hommes ? Luca n’obtint jamais d’explications, si ce n’est la sempiternelle réponse : « Parce que cela a toujours été ainsi »…
Il y avait encore des instruments de musique que nous entendions parfois. Des tambours à fente scandaient la nuit. De longues flûtes dont les chants ne pouvaient laisser personne indifférente, produisaient des sons plaintifs et déchirants au cœur de l’obscurité. Elles prenaient des accents de voix humaine. Les palabres occupaient une grande partie du temps dans la Maison des hommes.

Tabouret d’orateur, maison des hommes de Malingai 1932, photo © Gregory Batteson, MAA Cambridge P.16840BAT.

Luca était fasciné par un objet étonnant, une sorte de tabouret sur lequel personne ne s’asseyait, placé près du poteau central, plus exactement près de celui du clan qui avait fait construire la maison. Ce n’était pas un simple siège, il était flanqué (à la manière d’un dossier) d’un personnage sculpté en position verticale, ses deux jambes faisant office de deux des pieds du tabouret. Le torse et les épaules du personnage arboraient des motifs faisant songer aux scarifications du crocodile pratiquées sur les initiés. La tête, recouverte de pigments blancs, était complexe : des volutes de couleur brun-rouge se développaient sur le front de la statue, les yeux étaient incrustés de coquillages. Luca y voyait la reproduction d’un crâne surmodelé.
Washo lui avait expliqué qu’il s’agissait du personnage le plus important de l’assemblée, pas une chose, avait fait répéter Luca, mais une personne ! Lorsqu’un homme avait quelque chose d’essentiel à formuler, il s’approchait du tabouret après avoir ramassé un paquet de feuilles ; puis, le tenant dans sa main, il le posait, le saisissait de nouveau, et battait l’assise de ce siège tout au long de son discours. Il ponctuait ainsi le débat, attirant l’attention de l’assemblée et surtout celle de l’ancêtre qui devait être présent dans cet « objet fort » lors des discussions décisives. S’en suivaient des concours d’éloquence, bruyants, aux accents colériques ou ironiques, toujours érudits. Les orateurs de styles différents se succédaient et offraient un spectacle dont la gestuelle, la violence parfois, la bouffonnerie souvent, émerveillaient Luca. Il existait d’autres sièges de la sorte dans le village. Luca en avait vu dans la seconde maison cérémonielle du village, mais aussi dans les maisons d’adolescents. L’un d’entre eux l’avait particulièrement interpellé : le plateau circulaire n’était pas flanqué d’une représentation humaine, mais d’une tête avec un très long nez. Certes, des bras sculptés au bas du visage et l’axe central en guise de buste pouvaient faire songer à un personnage ; mais la tête occupait tout l’espace et happait le regard. Deux coquillages cauris étaient incrustés à l’emplacement des yeux, et le visage entier était sculpté de décors géométriques blancs, rouges et noirs, en spirale ou lignes courbes. Ce visage, tellement vivant, lui évoquait un crâne du musée Godeffroy. La face avait été reconstituée et présentait des motifs de fines lignes rouges et blanches tourbillonnantes ; il s’agissait des motifs identiques à ceux qu’il avait pu voir peints sur la figure de jeunes hommes.

Présentoir à crânes, 1909 © T.D.R

La Maison des hommes était peuplée d’objets aux fonctions précises. L’art pour l’art n’avait pas lieu d’être ici. Rien de décoratif, d’inutile. Il existait encore un étage où Luca n’avait jamais eu le droit de pénétrer. Il suspectait que les Anciens y conservaient les choses les plus secrètes, et probablement les porte-crânes avec ces fameux crânes surmodelés dont on lui avait parlé. Car de la chasse aux têtes, bien qu’il y en eut régulièrement, nous n’en savions rien. Luca était écarté de ces discussions et, naturellement des retours d’expéditions et des rites qui s’en suivaient. Pour ma part, en dépit de ma proximité avec les femmes pourtant bavardes, je n’ai jamais entendu dire quoique ce soit à ce sujet.

À suivre…

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