S3. E4. Crânes

Photo 1 : Un homme avec le crâne de la femme qu’il a tuée, photo © Rosesicke 9/05/1913 – Expeditionen in die Südsee.

Nous avions décidé de ne rien demander à nos hôtes en ce qui concernait nos collectes. Cependant, fidèle à sa promesse faite à Henri Jouan, Luca souhaitait réellement acquérir un crâne surmodelé, mais il ne savait pas comment s’y prendre. Je me souviens du printemps 93, malgré les tensions parfois existantes avec les autres villages, Luca partait seul en quête de spécimens botaniques ou éventuellement d’oiseaux. Mais il revenait généralement bredouille de ces territoires ; les espèces rencontrées lui semblaient déjà avoir été recensées. Je crois plutôt qu’il ne levait-il plus la tête vers les arbres et le ciel et ne scrutait plus la terre avec ses milliers de plantes et d’habitants ? Il ne regardait plus que les artefacts.
En ce mois de mai, Luca n’était pas rentré de son périple habituel et je m’inquiétais tout en cachant mon angoisse à notre famille adoptive. Il revint une semaine plus tard. Lors de ses pérégrinations dans les collines du Nord, il avait rencontré un homme seul, à moitié mort. Peut-être avait-il été chassé de son clan ? Luca l’avait soigné comme il avait pu, lui avait donné à boire et à manger et l’avait installé dans une petite hutte de fortune, construite rapidement. Ils étaient restés ensemble quelques jours, mais Luca ne comprenait pas son langage et il constatait que sa situation devenait de plus en plus critique. Peut-être était-il venu ici pour mourir ? Cela était possible, s’il n’avait plus de famille… Lui, il devait se hâter de rentrer impérativement à Kanganamam.

Crâne surmodelé Iatmul, argile, pigments, cauris, coquillages et cheveux humains, 21.6 x 19.1 x 23.5 cm © Brooklyn Museum, Frank L. Babbott Fund, 62.18.1.

C’est alors que l’homme, à l’agonie, lui indiqua son bilum pour que Luca en sortit son contenu : quelle ne fut pas la surprise de mon compagnon en y découvrant un crâne curieusement surmodelé et soigneusement enveloppé dans des feuilles. Deux yeux ronds, un nez en forme d’ancre, une petite bouche en amande reconstituaient le visage. Surprenantes étaient les multiples décorations de la calotte : des volutes, des tourbillons gravés auxquels s’ajoutaient des coquillages. Maintes questions assaillirent Luca, voulait-il mourir près de ce crâne ? Désirait-il le lui confier ?
Mon compagnon ne m’a jamais parlé de ses doutes, de ses états d’âme par rapport à la situation qu’il avait rencontrée dans ces collines. Avec le recul, je pense que son désir de possession avait été le plus fort et qu’il avait pris ce cadeau sacré ou empoisonné ! Était-ce réellement un don ou le fruit d’un larcin ou d’un sacrilège ? Il était rentré comme un voleur, mais j’avais compris à son regard et son silence inhabituel qu’il ne fallait pas lui poser de questions, et nous avons caché ce « trophée ».
Quelques mois plus tard, à l’été 1893, Washo proposa à Luca de l’accompagner à Yentchan, un village ami, en amont sur le fleuve. Ils arrivèrent par les sentiers et non pas en pirogue, et ils atteignirent une maison des hommes réservée aux initiations située un peu à l’écart. Treize jeunes garçons avaient été scarifiés et trois d’entre eux étaient morts de l’infection des plaies qui avait suivi.

Crochet à crânes, Kaningara, Blackwater River, anc. collection Walter Bondy © Golgotha ed. Martin Doustar.

Au rez-de-chaussée de cette maison, Luca avait remarqué un grand crochet sculpté suspendu près du tabouret d’orateur principal. Nous connaissions ce type d’objet qui servait à accrocher les bilums, de la nourriture ou parfois des charmes de guerre ou de chasse. Mais là rien de semblable : la statue qui composait le corps du crochet était imposante et se distinguait par son côté naturaliste. Le visage avait été sculpté avec des traits bien définis et orné de pigments noirs apposés sur un fond blanc dessinant des volutes, rappelant les décors des crânes surmodelés. Toutefois, ce qui le rendait plus stupéfiant, voire monstrueux, était la présence de deux crânes. L’un d’entre eux avait été surmodelé et arborait des motifs de courbes et de feuilles. Des cauris ornaient les yeux. Une ligne formait un bandeau sur le dessus de ce qui avait été une tête humaine, et des cheveux reconstituaient une coiffure. Il ressemblait terriblement à la tête du crochet. L’autre était moins impressionnant, moins travaillé, mais les yeux étaient vides et la bouche laissée entrouverte comme si le souffle de la mort pouvait encore atteindre les vivants. Le chef des initiations qui était un parent de Washo avait pris la décision de se défaire de cet objet. Il le pensait lié aux récents décès. Les crânes n’étaient pas ceux d’ancêtres du clan, mais d’ennemis tués auxquels la communauté n’avait peut-être pas rendu les rites adéquats de réparation ni les paiements compensatoires suffisants aux familles des victimes. Il n’en savait rien, mais il constatait la mort de ces jeunes initiés qui endeuillait profondément le village et nuisait à l’harmonie sociale. C’est ainsi que Luca entra en possession de cet objet maudit. Il ne paya pas ces crânes, car les deux hommes, en accord avec les chefs de clans, étaient arrivés à la conclusion, que remis à un étranger, et éloigné de son village d’origine, le porte-crânes n’aurait plus aucune puissance maléfique, plus aucun effet néfaste.

La saison de pluies arriva avec l’automne 1893 et fut particulièrement difficile à vivre. Ma santé n’était pas reluisante.
Nous décidâmes de partir. Les adieux furent pénibles. Nous savions bien que nous ne reverrions jamais Washo et Lagina. Cela m’interrogeait profondément sur la nature déséquilibrée de ces rencontres. À court terme, je retrouverai mon « village » en Europe, ma « vraie » vie. Tout ce que nous venions de vivre ici n’avait pourtant rien de factice.

Eglise de la mission à Marienberg, photo de Charles Morris Woodford (1852-1927) au Pacific Manuscripts Bureau 56-163.

L’année précédente, une mission s’était installée en aval, et périodiquement des vapeurs s’aventuraient dans cette partie du Sepik.

Nous profitâmes du passage d’un groupe de missionnaires pour leur demander de nous ramener vers la côte. C’est ainsi que nous gagnâmes Marienberg, un petit village près de l’embouchure ; puis, de là, un vapeur nous conduisit à Friedrich Wilhemshafen.

La boucle était bouclée.

À suivre…

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