S4.E2. Approche

Village dans la région de Muliama, dessin d’Elisabeth Krämer.

Un jour de Noël 1894 où j’aurai tant voulu que nous fussions réunis, Luca décida de partir afin de s’enfoncer dans les territoires du sud de la Nouvelle-Irlande. Pour quelques jours seulement, avait-il affirmé. Ce serait en dehors de son contrat avec la compagnie Hernsheim. Il se rendrait simplement au village de Muliama dont Kawi, le fidèle guide de ses expéditions, lui avait tant parlé, et dont c’était le village natal. Cette île était proche de Mioko, et j’avais quelquefois aperçu son regard scrutant l’horizon dans cette direction ; pourquoi était-il toujours appelé vers d’autres lieux ? Ne pouvait-il avoir la patience d’attendre ? Thiel n’avait-il pas compris qu’il n’y avait qu’un endroit qui intéressait mon compagnon, et que c’était là qu’il fallait l’envoyer ! Le mot était bien faible, pensai-je en moi-même, amèrement. La Nouvelle-Irlande était devenue à ses yeux, à la fois une passion et une phobie, elle attirait et repoussait Luca qui semblait lutter contre une sourde terreur.
Il savait au fond de lui qu’en pénétrant au cœur de son ventre, il violerait ses secrets ; serait-il mis à mort pour avoir franchi des interdits ?

Masque Lor © Linden Museum Stuttgart.

Cette petite incursion, cette « expérience d’immersion » allait cependant démentir mes craintes, peut-être les siennes également… Luca et Kawi revinrent dix jours plus tard. Luca était heureux de ce qu’il avait vu et des objets qu’il rapportait, et que je jugeai effrayants.
Je fus pétrifiée par ces grands masques et le sourire qu’ils affichaient. Des sourires sardoniques, caustiques ; identiques à l’expression de la petite statue blanche des dessins de Finsch. Ces masques s’appelaient Lor, un mot qui signifiait crâne, et cela interpellait Luca quant à l’importance de ceux-ci dans les croyances de ces peuples. Il se rappelait les paroles de Jouan, convaincu de la force symbolique de la tête parce que siège de l’âme ou du souffle vital.
Ce genre de masque ne lui était pas inconnu. Franz Hübner, le naturaliste faisant partie de l’équipe de collecteurs pour le muséum Godeffroy et qui était mort si jeune à Mioko, en avait adressé un à Hambourg. Luca l’avait examiné avec beaucoup d’attention à l’époque tant son expression l’avait frappé.
À Muliama, il avait pu voir ces masques en action, et les scènes de danse auxquelles il avait pu assister le hantait encore à son retour. Il prit de nombreuses précautions avant de commencer son histoire, car on aurait pu croire qu’elle était issue d’un mauvais roman où de nombreux ingrédients relevant du barbare et du sinistre auraient été réunis pour la simple fin de convoquer du sensationnel gratuit.

Danseurs masqués posant pour le photographe Heinrich Fellmann et R. Parkinson, circa 1900

Voilà ce qu’il dépeignit : une nuit de pleine lune, des tambours battaient de manière lancinante et prenante, accompagnant des femmes qui chantaient de plus en plus vite comme pour créer un espace de sons surnaturels et provoquer la transe… Le feu était allumé lorsque surgirent des créatures venues de la forêt. Leurs masques étaient semblables à des crânes humains. La face était posée sur le visage des danseurs et celle-ci était maintenue par un morceau de bois tenu entre les dents (un détail qui démontait l’irréalité de la scène et que Luca n’apprit que plus tard, tout entier hypnotisé cette nuit-là). Aucun signe humain n’était visible. Le costume, ample, était constitué d’un amas de fibres et de feuilles qui bruissaient à chaque mouvement. La danse que ces créatures entamèrent défiait tout ce que Luca avait pu voir jusqu’à présent. La lune projetait des ombres sur le sol qui dansaient de manière plus effroyable encore que le spectacle réel qui se déroulait devant lui…
Le contour des yeux et celui de leur bouche étaient soulignés de blanc et celle-ci, parfois entrouverte, laissait apparaître une mâchoire édentée. Luca assistait à un rituel qu’il décrivait comme improbable dans ses pires cauchemars, et pourtant ici, une véritable danse de démons s’était produite en sa présence. Rétrospectivement, je pense que ce spectacle, tel que Luca l’avait vu et me l’avait narré, renforçait les thèses d’une littérature déjà florissante à l’époque qui mettaient l’unique accent sur la sauvagerie des peuples exotiques et prônaient les recherches en craniologie !
Mais que pouvions-nous comprendre ? Parkinson nous avait expliqué que ces sociétés de masques administraient la communauté dans son aspect judiciaire : dispenser la crainte pour obtenir la paix sociale. N’était-ce pas d’un certain point de vue, un consensus décidé ?

Sculpture Iniet in Gerd Koch, Iniet geister in Stein, 1982.

À Muliama, Luca avait fait encore d’autres découvertes : il avait compris que Kawi était venu en ce lieu, car son père était extrêmement malade, et ce dernier était décédé effectivement peu de temps avant leur arrivée. Kawi se devait d’accomplir certains rites, et il avait accepté que Luca l’accompagnât en montagne, dans les contreforts des monts Rossel, et ce afin d’y faire réaliser une petite sculpture de craie qu’il irait remettre au chef de son clan pour que l’âme de son père puisse reposer en paix. La statue servirait de réceptacle pour l’âme du défunt. Luca n’avait pu que l’apercevoir et elle arborait, me dit-il, le même sourire sardonique que les masques Lor ramenés. La sculpture disparut rapidement une fois qu’ils furent revenus à Muliama, elle devait être peinte puis placée dans un petit abri rituel. Mais le secret de ces maisons spéciales, peut-être des sortes de temples, demeurait bien gardé.
Cette expérience en appelait d’autres, mais Luca était bien occupé par sa tâche au sein de la Hernsheim Cie. Le printemps de 1895 arrivait et je ressentais la frustration de mon compagnon à vouloir en savoir davantage après sa première incursion en Nouvelle-Irlande. En même temps, je vivais sa transformation de mois en mois : l’obsession de voir in situ les figures du livre de Finsch le dévorait. Il maigrissait, son visage se faisait de plus en plus émacié. Cela me rongeait, mais j’étais impuissante à soigner ce mal.
Il fallait qu’il reparte, qu’il coupe les ponts avec cette terre qui nous avait accueillis, et avec moi.
C’était inéluctable. Je n’avais plus de place dans sa vie, des chimères avaient envahi son cœur et son esprit. Qu’allais-je faire ? L’attendre ? Devais-je envisager son départ comme une irréversible rupture ? Le suivre ?
Cela n’était pas possible, je savais qu’il voulait vivre seul cette quête, comme un chemin initiatique… Mais il m’était insupportable d’imaginer l’irrémédiable, le définitif. Encore maintenant je ne sais pas ce que je ressentais exactement au fond de moi.
Un conflit entre persister à croire en notre lien inséparable, et raisonner calmement face à un départ qui sonnait comme un adieu ?

À suivre…

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