S4. E3. Départ

Le palais de Gunnatambu, à Ralum, 1913 sur le site.

C’est ainsi que nous nous étions retrouvés au bal de la belle Emma en cette soirée du 1er mai. Luca était venu chercher les dernières informations que Parkinson pouvait lui fournir avant son départ qui avait été tout au long du printemps, mûri, médité jusqu’à un point de non-retour malgré notre amour qui semblait avoir été occulté par quelques ténèbres contre lesquels je me battais avec une totale impuissance. Richard connaissait à peu près les dates et les lieux de certaines cérémonies en Nouvelle-Irlande, c’était toujours dans la période fin mai — début juillet. Il fallait donc faire vite pour être au bon moment au bon endroit, tout au moins dans les villages côtiers. L’intérieur des terres, c’était une autre histoire, personne ne savait quand les cérémonies se déroulaient et quels types de rites s’y déroulaient.

Il y avait peu d’Occidentaux dans la région de Hebertshöhe à cette époque ; dans les soirées d’Emma, on pouvait rencontrer quelques agents coloniaux, des marchands, des voyageurs de tout bord. Nous fîmes ainsi la connaissance d’un homme jeune qui semblait sérieux et réservé. Il se présenta à nous sous le nom de Öberg, un marin d’origine suédoise qui travaillait maintenant comme recruteur pour Emma. Il devait être plus endurci qu’il ne le laissait paraître puisqu’il était chargé de recruter la main-d’œuvre pour les plantations. Il voyageait surtout dans les îles Salomon, Buka, et Bougainville… Le personnage semblait complexe. Il était passionné par les objets et les coquillages qu’il collectait et qu’il revendait pour son compte, gagnant ainsi un peu d’argent supplémentaire.

Il suscita l’intérêt de Luca lorsqu’il lui parla d’un poteau monumental qu’il avait collecté à Kapsu sur la côte Nord-Est de Nouvelle-Irlande.

Il le décrivait avec ses enchevêtrements inextricables de figures humaines, d’oiseaux, de poissons, de porcs… et bien sûr ses yeux qui semblaient le regarder fixement. Un des dessins de Finsch prenait forme, s’animait. Ce témoignage confortait Luca dans l’idée d’aller à Kapsu dans un premier temps.

Cette soirée-là, mon compagnon put avoir une longue discussion avec Parkinson et elle s’avéra fructueuse : cet homme n’était pas avare de renseignements et partageait aisément ses connaissances. Il savait que le projet de Luca ne faisait pas de lui un concurrent dans la chasse aux objets, mais plutôt un informateur qui pourrait lui en dire plus sur les sociétés néo-irlandaises. Lui qui était soucieux de la précision, de l’exactitude de ce qu’il rapportait dans ses écrits, les bons renseignement étaient capitaux !
Luca avait passé ces derniers mois à tenter de vaincre la barrière des langues. Il avait appris, beaucoup, vite, mais il était bien conscient que lorsqu’il parvenait à comprendre et s’exprimer dans un village, il y en avait un autre, derrière la colline, par delà la rivière, où ses mots demeureraient étrangers. Il savait aussi qu’il s’introduirait dans des villages dont il ignorait les codes, les limites de l’autorité locale et de la propriété. Des lignes invisibles existeraient et il pourrait les franchir s’il n’était pas suffisamment avisé, pénétrer dans des endroits tabous qu’il ne percevrait pas, et payer le prix fort pour cette intrusion. Il se souvenait des paroles de Cesar Godeffroy, lui qui admirait tant le Capitaine Cook : « Sa mort était encore une énigme, il avait été assassiné à Hawaii… mais pourquoi ? Il avait dû transgresser ces barrières masquées que nous ne pouvions percevoir, des frontières taboues que la raison occidentale ne peut embrasser ». Parkinson avait d’ailleurs insisté sur ces dangers et l’avait mis en garde ! Luca ne prenait pas tous ces avertissements à la légère, il se préparait, mais sa détermination restait totale.

Cérémonie au village de Leukoho près de Lenkamen. Photo d’Elisabeth Krämer-Bannow, avril 1909 © Museum der Universität Tübingen.

Fort de son expérience du Sepik, Luca s’était familiarisé avec les systèmes de compensation par le don et le contre-don, avait saisi le sens de ces rituels qui menaient au rétablissement de la paix en cas de conflit. Il avait ainsi mis de côté, abondance de perles, de colliers de coquillage, de noix d’arec. Ces dernières étaient prisées des hommes et des femmes de ces îles, dont les bouches et les dents étaient tachées de ce rouge orangé causé par la mastication du mélange de feuilles de bétel, de chaux et de noix d’arec.
Lorsque je le vis partir ce 30 mai 1895, je savais que dans son obsession délirante, il restait un homme déterminé et préparé. Peut-être le reverrai-je ? Il m’avait remis le porte-bonheur qu’il avait toujours porté sur lui depuis son achat à Marseille, l’œil de Sainte-Lucie. Il me le confiait, « pour me protéger » affirmait-il. Mais n’en avait-il pas plus besoin que moi ? Ce don sonnait comme un adieu et nous étions maintenant parvenus au point de la rupture. Que devais-je faire ? Peut-être, revenir vers l’Europe.

Oublier. Je demeurais désemparée.

Dessin de l’auteure.

Je restais cependant à Mioko quelque temps. Je ne pouvais admettre cette séparation. Brutale et incompréhensible. Tant bien même l’avais-je pressentie, avais-je lutté contre l’inexplicable attrait de la grande île ; Luca ne pouvait que revenir.
Dans mes quelques élans de lucidité, je me rendais bien compte que je n’avais pas d’argent… Luca m’avait cependant laissé ses objets collectés au sud de la Nouvelle-Irlande, j’avais également en ma possession le crâne, le crochet du Sepik et le korwar de l’île de Biak. Mais ils étaient destinés à Jouan.

À suivre…

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