S5. E2. 1896 – Malanggan

Ornement de bouche malaggan – Lot 23, Christie’s, Paris – 10 avril 2019

Printemps 1896
J’ai déjà vu tant de choses, pourtant il existe en moi une force impérieuse qui me pousse toujours plus loin. Je me suis installé à Lesu. Ce village, comme les autres de cette côte, connaît les Blancs et j’ai été accueilli sans agressivité par ce que je suis seul et ne peut être en aucun cas un recruteur de main-d’œuvre. À Lesu, quelques planteurs enrôlent de manière forcée et ils sont craints… Une petite mission méthodiste s’est installée ici il y a peu. Néanmoins, j’essaye de garder mes distances avec les Églises. Je ne souhaite pas être assimilé à un missionnaire dont on se méfie généralement. Je ne suis ni citoyen du Reich allemand, ni militaire, ni administrateur, ni commerçant, ni planteur. Pourtant si les villageois ne sont pas hostiles à mon encontre, je sens bien que j’éveille des soupçons qui empêchent toute proximité avec les indigènes. Je leur dis que j’étudie les oiseaux. C’est vrai, j’ai recommencé à regarder le ciel, et les espèces que je découvre ici sont extraordinaires. Les gens rient de moi. Ils disent que je leur parle.
J’aime particulièrement les calaos depuis mes séjours à Bornéo. Ici, c’est le kokomo, comme ils l’appellent, avec son bec magnifique ! Il y a encore des petits oiseaux si délicats, tels les guêpiers arc-en-ciel ou les rolles… tous ces oiseaux ont déjà été identifiés et classés par le grand Linné ! J’avais appris cela dans ma jeunesse. J’ai cependant peut-être reconnu une sorte de martin-pêcheur, probablement ignoré, dont les plumes bleu azur resplendissent dans le soleil mouillé. Je m’aperçois avec une certaine fierté que je suis encore capable de me souvenir des classifications. Je les répète parfois des journées entières afin de m’assurer du bon fonctionnement de mon cerveau.
Il est loin le temps où nous avions pris des mois afin de nous apprivoiser les uns les autres dans le village de Kanganamam, eux et nous. Je n’ai plus ce temps au sein de ces hameaux. Je dois me dépêcher pendant que la clarté est encore là.
Un curieux rite au village de Amba au sud de Lesu m’a arrêté quelque temps et m’a perturbé.

Le vieux chef, Towi, vient de mourir. Des hommes ont construit un siège funéraire afin de pouvoir exposer le cadavre en position assise. Ils ont ajouté des bâtons sur les côtés pour garder le corps en une posture droite. Un autre, placé sous le menton, maintient la tête du défunt. Je suis encore capable de raisonner et je me souviens bien des mannequins de Lemakot et aussi de la forme de certaines statues malanggan. Certaines d’entre elles sont effectivement encadrées par deux parties verticales décorées qui doivent donc correspondre à ces bâtons ainsi que l’appendice qu’on voit parfois placé sous le menton. Je n’avais pas fait le lien jusqu’à présent !

Le corps est maintenant installé dans une petite hutte ouverte et les hommes des villages alentour peuvent venir rendre hommage au défunt. Je suis resté là plusieurs jours à le contempler. Personne ne me demande rien, les villageois me tolèrent.

Le temps d’exposition est passé, des hommes placent à présent le cadavre sur un bûcher pour
y être brûlé. Je suis toujours là. L’assemblée se met à pousser des cris stridents pendant un temps qui me semble être une éternité. C’est insupportable

J’ai dû perdre connaissance. Quand je suis revenu à moi, la nourriture avait été distribuée.
J’ai pu me servir et j’ai repris rapidement des forces. Mon esprit se souvient, mon corps aussi, de l’odeur et de la fumée.
Pourquoi n’ai-je pas vu plus tôt cette immense installation qui se trouve non loin de moi maintenant ? Des villageois ont réussi à ériger une imposante structure, un présentoir géant de dix mètres de hauteur qui accueille six grandes frises horizontales. Chacune est symétrique par rapport à un trou central. De part et d’autre de ce centre, se développent des oiseaux dont le bec semble plonger vers le trou, puis des poissons, et encore des hommes. Les premiers dévorent les seconds.

Puis défilent différents animaux hybrides comme un poisson à tête de cochon ou une tête d’oiseau reliée à un corps de serpent ondoyant.

Que faire de toutes ces chimères ? Sont-elles bienveillantes ? J’en doute, elles semblent agressives. Elles sont les chasseurs, et nous, humains, sommes devenus leurs proies.

Capture d’un cochon in Powdermaker Hortense, 1933,Life in Lesu.

Été 1896 – Lamasong
Nous sommes le 1er juin, je crois. Je me souviens bien de cette date. Voilà un an que je suis parti et tu me manques. Mais l’air est léger en ce début de matinée, les nuages n’ont pas encore envahi le ciel et j’ai chassé toute nostalgie que je me suis interdite. Je ne regrette rien.
On peut apercevoir la plus grande île des Tabar au loin à l’horizon, qui émerge comme une forteresse pleine de secrets.
C’est là que les Malanggan seraient nés…
Je suis parti dans un petit village tout proche, Konos, où des chants envahissent déjà l’atmosphère ; des hommes ou plutôt des colosses se sont mis à danser. Les prochaines cérémonies Malanggan ne se tiendront qu’au printemps prochain, mais il faut déjà les préparer. Deux chefs sont décédés le mois dernier, à deux semaines d’intervalles. Des rites doivent bientôt se tenir, et il est temps pour les membres respectifs des clans des défunts de « parler argent ».

Pile de nourriture pour la cérémonie, Taros, canes à sucre, bananes in Powdermaker Hortense, 1933,
Life in Lesu.

J’ai compté près de cinquante porcs offerts aux familles aujourd’hui par des hommes et des femmes de différents villages. Le nombre de biens que les personnes apportent est fonction des liens qui les unissent au défunt. Une toile sociale complexe de dons et de contre-dons se déploie de cette manière. En sus de cette débauche animale correspondent des paquets tout aussi impressionnants de taros, ces gros tubercules qui sont la base de notre alimentation.
Le village a vibré toute la nuit. Ce matin, d’autres hommes des alentours sont arrivés. À plusieurs endroits sur la place du village sont entassées des monnaies de coquillages ; il s’agit d’une multitude de rangées de petits nassa. Avant le partage de toute cette nourriture, le moment le plus important est arrivé : un homme âgé les réunit en un subtil mélange afin de former deux lignes immenses. Une pour chaque défunt.
Puis, petit à petit, ces grandes tresses seront savamment démantelées afin de donner à qui de droit une petite partie. L’annonceur public égrènera ces remises de monnaies : le paiement d’un porc pour la présente cérémonie, le remboursement d’une aide passée au défunt, l’obligation de fournir des taros lors des prochains Malanggan…

Wawara dans sa maison d’exposition, près de Lemeris, 1909. Photo d’A. Krämer –
Deutsche Marine Expedition.

Aujourd’hui, Palou un vieil homme, qui m’a en quelque sorte adopté, bien que je ne sois à Konos que depuis deux mois, m’a tiré par la manche pour m’emmener voir le lieu d’initiation des garçons. Nous nous sommes approchés de la petite maison cérémonielle.
Comment qualifier ce que je vois ? Cette chose s’appelle un wawara. Un gigantesque disque de vannerie constitué de feuilles et de fibres végétales tressées resplendit de couleurs fraîches. De son centre, partent des bâtons semblables aux rayons du soleil, car alternent des couleurs jaune soufre et des bandes étroites rouges.
Le trou a été laissé béant. Il me vient, pour la première fois, l’idée qu’une connotation sexuelle est à l’œuvre. Mais peut-être, n’est-ce que des projections de mon cerveau d’Occidental ?
Palou m’a appris que le « trou »sera comblé par un kap-kap. Je songe au soleil et entrevoit ce foyer dont une énergie colossale émanerait de ce centre invisible. Les hommes ont certainement voulu le représenter avec ce modèle gigantesque. Le kap-kap, celui du défunt, constituera le cœur, ou l’œil de cette grande toile d’araignée comblée de différentes feuilles colorées, un arrangement qui devra être brûlé rapidement parce trop dangereux.

À suivre...

Photo 2 : Funérailles du chef Takau, village de Namatanai, photo de Wilhelm Wostrack, 1910 © Linden-Museum Stuttgart.

Photo 3 : Frises malaggan présentées près du village de Lesu photo d’A.Krämer 1909 © Museum der Universität Tübingen 1402 in Nouvelle-Irlande, 2007 p. 205.

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