S5. E3. Tetak

 Masque Malaggan Lot 23 © Sotheby’s New-York, 13 mai 2019

Printemps 1897
Je suis resté plus de six mois près de Konos. Palou me protégeait d’une certaine façon, et je sentais émaner de lui une empathie à mon égard. Cela me réconfortait. Avec lui, j’ai cultivé un jardin et j’ai travaillé dur pour avoir ma place au sein du village. Je me sentais un peu apaisé. Un jour, il m’a emmené voir un vieil ami, Kanot, un sculpteur chevronné qui habite un village un peu reculé. Kanot m’a permis de voir son travail en cours sur deux grands masques dont j’avais du mal à concevoir qu’ils pourraient être portés étant donnée leur envergure. Il s’agissait de deux planches horizontales destinées à être tenues devant le visage des danseurs. L’une possédait un petit personnage sculpté en son centre, tenant dans ses mains un long serpent qui parcourait la planche ainsi que des ailes d’oiseaux frégates s’entremêlant avec le corps du serpent. L’autre masque était plus complexe encore, en son centre on distinguait l’œil brillant d’un oiseau, sa tête vue de profile dégageait un long bec rouge. Le reste de la frise était difficilement lisible pour un profane comme moi. Kanot m’a parlé des ailes, du soleil, des fougères et encore de queues de poissons que je ne parvenais pas à individualiser. Il devait encore poser la couleur sur cet ensemble…

Palou m’a affirmé ne pas savoir « lire » ces motifs. Je pense que c’était vrai. Il devait s’agir d’animaux totémiques des clans concernés par l’effigie…
J’ai compris ce jour-là que le travail du sculpteur qui réalise ces effigies, se dit TETAK, littéralement « faire la peau ». Je discernais confusément ce que cela pouvait signifier : la statue deviendrait donc une enveloppe, un conteneur dont la fonction serait d’accueillir une certaine forme de vie, ou plutôt une force qu’il s’agirait, par un processus subtil (les cérémonies), de libérer en direction des vivants. Et parce que la peau est destinée à se décomposer, le phénomène de putréfaction est donc aussi nécessaire pour ces sculptures : leur destin est lié à leur disparition dans la terre, afin de garantir un renouveau. Il y a par conséquent dans cette mise à mort du malanggan, l’idée inconsciente de réaliser collectivement un meurtre, un sacrifice. À quel dieu ? La complexité de penser de ces peuples que je côtoie depuis longtemps maintenant, leur conception du monde, de l’humain et du non-humain face auxquels nous établissons des frontières nettes et tranchées qui n’ont pour eux aucune raison d’être, m’interdisent de spéculer de manière si binaire.
Les migraines ont repris du jour où je décidai qu’il me fallait partir.
Aller de nouveau plus loin. Chercher ce pourquoi j’étais venu.
J’ai longé encore la côte, passé Panagundu et je suis arrivé à Lemeris.

La baie est une splendeur, mais comme partout la jungle descendue des montagnes semble vouloir prendre possession de la mer ! Le village est important et je retrouve là des Allemands. Une grande exploitation s’étend le long la côte, mais je ne m’arrête pas, je ne veux pas avoir à faire avec les planteurs. Je me suis installé à Kanabu, un hameau près de Lemeris. Ces petits groupes de maisons m’acceptaient souvent, paradoxalement leurs habitants semblaient peu farouches. Palou m’avait justement parlé d’un autel avec des crânes non loin d’ici.
Durant mes explorations des alentours, je suis ainsi tombé sur un site sacré dont je me suis gardé de franchir la frontière bien marquée par un muret. J’ai aperçu, bâti sur des pierres, un immense autel sur lequel étaient placés des tridacnes géants, ces incroyables mollusques dont la coquille est en forme de bénitier. Dans leur creux, des crânes et des os des personnes mortes étaient disposés.
Il n’y a pas âme qui vive ici, et l’endroit ne semble pas être visité régulièrement. La jungle va reprendre ses droits et enfouira à tout jamais ces reliques. Au village, c’est le silence à ce sujet. Il n’est pas question de parler de cela à un étranger.

Photo A.Krämer, 1909, hameau de Landanud près de Lamasong © Völkerkundliches Museum der Universität Tübingen in Beaulieu J.Ph., Uli, p.116.

Voilà probablement deux ans que je suis parti. J’écris maintenant rarement dans ce carnet, je pense que c’est inutile, je ne reviendrai pas. Personne ne lira ces lignes. Je t’ai sacrifié pour mon rêve, une illusion papoue. Vivre dans ce monde où l’homme et les forces de la Nature se rejoignent. Mais la Nature est exigeante.
J’ai aperçu un village, ce devait être Lavatkana, j’ai vu les jardins et j’ai senti les hommes, mais je ne me suis pas approché. Je veux monter plus haut sur le plateau. Je vais pénétrer vers l’intérieur.

Je n’ai plus de notion du temps.
Je suis tombé il y a quelques jours et je ne peux plus marcher. J’ai attendu, espéré qu’on me voit au fond de ce ravin… mais c’était un mauvais calcul. Personne ne passerait, ou si tel était le cas, pourquoi serait-ce un individu bienveillant, égaré lui aussi dans cet endroit improbable ?
Il me faut impérativement écrire ce qui m’est arrivé. J’ai toujours gardé de quoi griffonner sur moi, de quoi consigner, en bon scientifique que j’étais.

Crâne surmodelé, collecté par Wilhelm Wostrack, à Namatanai en 1908
© Linden-Museum Stuttgart 55772.

J’ai réussi à me traîner afin de m’abriter dans une petite hutte abandonnée.

Je pense que personne n’est venu ici depuis un bon moment. L’endroit est sombre, mais j’ai aperçu des crânes surmodelés. Dans la pénombre à laquelle je me suis peu à peu habitué, je me familiarise avec les reliques : les yeux en opercule de turbo bien visibles, les visages peints à la chaux et aux pigments naturels. Les coiffures ont été soigneusement réalisées à partir de fibres, de graines, de petites coquilles d’escargots et ont été recouvertes de chaux. De minuscules pointes modelées ornent encore le contour de certains crânes afin de représenter la barbe. Ils sont effrayants.
L’endroit doit être tabou.
J’ai repensé au crâne que j’avais pris à cet homme qui allait mourir dans le Sepik. Je comprends à présent qu’il souhaitait s’en aller auprès de lui. Moi aussi, c’est tout ce que je veux faire dans cette case à moitié pourrie. Comme eux, retourner à la terre qui va m’accueillir en son sein, effacer ce pêché dont j’ai maintenant une parfaite conscience et dont je mesure enfin son horrible intensité.
Je me suis recouvert de feuilles et je me suis endormi.
J’étais à bout de force, mais je n’ai pas su mourir. J’ai pu me nourrir et boire. Quelques jours ont passé.
Suis-je parvenu à ce que j’étais venu chercher ? J’ai recommencé à marcher. Malheureusement, la forêt luxuriante environnante obstrue toute vue panoramique, et je ne réussis pas à m’orienter. Je pense fortement à l’oiseau sur la cime d’un grand arbre. Il suffit que je prenne son point de vue vertical, et je pourrai me faire une idée de ce qu’il y a de l’autre côté.
Mais je ne suis pas un oiseau. Après une longue marche aujourd’hui, j’ai aperçu des grottes. Cela fera un abri. Il ne faut pas se précipiter. Mon esprit est encore clair, je ne suis pas un chasseur, mais je sens qu’il peut y avoir du danger. D’abord, fabriquer des armes.
Je dois cependant écrire pour témoigner, j’ai peur que ma raison ne vacille… Il y a trop de violence et d’horreur latentes dans ces paysages investis par la force d’un génie des lieux. Je le devine près de moi.
Ce matin, je me suis approché. Là je les ai vus. Les vieux de Lamasong m’avait parlé des Laranggas sans que j’y prête attention. Mais lorsque la réalité ne trouve pas d’explication immédiate, on se rattache aux interprétations des histoires anciennes, aux rumeurs. Ainsi m’avait-on mis en garde contre les petits êtres qui résident dans les mers, mais aptes à remonter dans les montagnes grâce à leurs ailes et à s’abriter momentanément dans les grottes. Je les ai reconnus, car une forte odeur s’est dégagée d’eux, comme un goût de gingembre… De cela, j’avais été instruit par Palou. Il m’avait prévenu, lui aussi, de ces vilains génies. Mais il m’avait donné une botte secrète : mâcher du rhizome de cette plante pour me transformer à leur manière…
Cet apprentissage a duré toute la journée, et fut un supplice. Je me suis appliqué à mâcher lentement alors même que je sentais mon corps se métamorphoser. Enfin, j’y étais. J’allais passer à l’attaque. Dans l’obscurité de la grotte, ils ne m’ont pas reconnu et j’ai fondu vers eux dans une rage dont je ne me savais pas capable. Je les ai tués, j’ai collecté leur sang afin de prendre de leur puissance, je m’en suis abreuvé.

À suivre…

Photo 2 : Sculpture Malaggan © Ethnologische Museum Berlin,34459.

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