S5. E4. Des êtres androgynes

Monnaie de coquillage Rongo, îles Salomon. © MAA Cambridge E 1902.190, photo de l’auteure, 2013.

J’ai dû longtemps dormir.
Cette odeur de pourriture est infecte. Il me semble que des gouttes de sang tombent sur moi comme si la grotte tout entière saigne. L’oppression me gagne. Je me sens enfermé dans un organisme vivant.
J’ai mis du temps à les discerner elles aussi… Et pourtant, peu après je ne vois plus qu’elles : des perles enfilées qui dégoulinent en chapelets de la voûte. Elles brillent, mais le sang les ternit, comme si ces trésors se voulaient à la fois attirants et repoussants. La fascination qu’elles exercent sur moi devient intolérable et irrépressible.
Je suis passé à l’acte. Il fallait que je m’empare de ce qui semble à mes yeux constituer des substances embryonnaires, mais ne suis-je pas sur le point de commettre un infanticide ? La grotte me le pardonnera-t-elle ?
J’ai coupé l’un des cordons, m’attendant à mettre au monde quelque monstre de ces forêts sauvages. Mais rien ne s’est passé. J’ai nettoyé les perles. Je les ai enveloppées délicatement dans des feuilles. J’ai caché alors ce précieux enfant contre mon torse.

Maintenant il me faut sortir.

J’ai réuni les deux lourdes silhouettes que j’avais aperçues au fond de la grotte. Je ne pensais pas qu’elles étaient si massives ! Je les ai empoignées malgré leur pesanteur et ma faiblesse, je sentais contre moi leurs seins et leur pénis. Nos regards se sont croisés et j’ai tenté de les fuir.
Ces êtres monstrueux ont dû être créés par les Larrangas, tout au moins je le supposai, bien que ma raison rejetât cette éventualité.
Avec cette présence dure et rigide contre mon corps, je me suis dirigé vers la lumière.
Je sens que des humains sont là, tout près, à m’attendre.

Plusieurs lunes ont passé. Je vis dans leur village depuis qu’ils m’ont trouvé. Ce doit être Lengkamen. Ils m’ont accueilli, mais ne semblent pas me comprendre. Je ne peux pas vraiment parler depuis ce qui s’est déroulé dans la grotte. Je m’entends émettre des sons qui ne sont pas humains. Ils me traitent avec égard, m’ont donné des brassards de perles, un panier avec de la chaux, des feuilles de bétel et des noix d’arec. Cela me réconforte. Ils me nourrissent plus qu’ils ne mangent eux-mêmes. J’ai réussi à cacher mon enfant de perles. Ce village comporte la plus grande maison cérémonielle que j’ai vue jusqu’à présent et les hommes m’ont invité à m’y asseoir.

Une place m’a été attribuée et je suis persuadé d’avoir de l’importance à leurs yeux. Cependant, personne ne semble se soucier de moi en particulier. Je me sens parfois invisible. Je leur ai remis les deux statues de bois lourd ; peut-être voient-ils en moi le créateur de ces « alieni » ?
Mais quel esprit dérangé avait bien pu construire de telles figures ?

Depuis deux ans, j’ai appris à connaître les malanggan, chaque fois ce sont des identités multiples qui se donnent à voir. Des enchevêtrements complexes, une anarchie de formes, une débandade de noir, de rouge et de blanc où des motifs sont sculptés, apposés presque scientifiquement et bien méticuleusement.

Mais là ce n’est pas la même chose…

Ce sont des êtres androgynes et trapus, fortement ancrés dans le sol avec leurs petites jambes. Ils respirent la puissance. Je me souviens de mon premier contact avec eux : leur poitrine imposante et leur pénis en érection plaqués contre mon corps meurtri… cela ne pouvait être ! Pourtant ne puis-je songer à tout ce que j’ai vu jusqu’à présent, des hommes fiers, des guerriers pour beaucoup qui rêvent d’enfanter de grands hommes donc de posséder le fabuleux pouvoir des femmes, celui de la procréation et leur capacité nourricière et protectrice ?
Et le regard ? Ce fameux regard intense et vivant que confère l’opercule de turbo !
Mes deux statues ont des enfants ; elles possèdent des personnages auxiliaires, mais leurs progénitures sont aussi effrayantes que leur père peut l’être.
L’une en porte un sur son ventre et, petit et grand semblent se répondre avec leur bouche entrouverte sur des dents épointées. Leurs coiffes, semblables, elles aussi, m’ont interpellé, car elles rappellent les cheveux que j’ai observés sur les crânes surmodelés, des aspérités couvertes de petites baies rouges collées au moyen de cire. Une sorte de crête surmonte cette chevelure, peut-être en référence au coq.
Tous les deux ont les bras levés et ils sont maintenus, comme je l’ai vu pour les cadavres, par des montants de bois dont l’un sert aussi à soutenir le menton, et d’autres latéralement supportent le corps tout entier. C’est ce qui assure leur stabilité et leur rigidité.

L’autre statue est plus terrible encore, car si elle possède deux personnages assis sur ses épaules, elle a pour tête un véritable crâne surmodelé.
En les sortant de la grotte, j’ai eu l’impression d’emporter deux cadavres. Ces dépouilles avaient, certes, la rigidité de corps morts, mais ce que je promenais alors, dégageait une énergie vitale intense. Je les ai bien éprouvées contre mon corps, elles semblaient brûlantes, on aurait dit des piles prêtes à exploser.

L’attitude des hommes du village a changé dernièrement. Les tambours ont retenti dans la nuit. J’ai entendu les chants plaintifs et les lourds pas des hommes qui dansaient et faisaient vibrer la terre rouge de la place centrale.
Ce matin, je me suis hâté de déposer le sac de perles dans l’écorce du grand arbre près du village. Je n’ai pas oublié la botanique que j’ai apprise dans ma jeunesse, il s’agit d’un Metrosideros, il doit faire vingt mètres de hauteur. Tu le reconnaîtras quand tu viendras ici, car c’est une explosion de fleurs rouges.
C’est là que notre enfant repose.
Les perles de sang sont tout ce qui nous unit à cette terre qui nous a aimés d’une certaine façon : par elles, j’ai enfanté d’une force que j’ai cru pouvoir restituer au monde, mais dont le pouvoir m’a anéanti.
Je sens le temps des ténèbres envelopper mon esprit et j’ai vu le jour se lever sur ce qui n’était déjà plus humain.
Je me suis regardé dans l’eau de la rivière qui coule près du village, et j’ai recherché en vain mon visage.
Il est temps de mourir.

À suivre…


Photos 2 et 3 : Montage à partir de deux Uli conservés au Linden Museum, Stuttgart, photos de l’auteure, juin 2022.

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