Nés du paradis

Paradisier royal ©MNHN Paris, MNHN-ZO-MO-1882-3136, photo de l’autrice, exp. Plumes du Paradis, 2026

Tout commence par une sublime méprise. Lorsque les premiers spécimens parviennent aux savants européens du XVI° siècle, ils ont été préparés selon les modes locaux de taxidermie — sans pattes. De cette absence naît un mythe : des créatures sans attaches terrestres, volant perpétuellement vers le soleil, se reproduisant en plein ciel. On les nomme pássaros do sol en portugais, Avis paradiseus en latin. Une iconographie s’élabore, nourrie de récits de voyages et de créatures mythiques, bien avant que quiconque en Europe n’ait pu en observer un vivant.

C’est cette longue histoire — de l’oiseau rêvé à l’oiseau porté, échangé, chassé, chanté — que déploie l’exposition Plumes du Paradis, actuellement au musée du quai Branly-Jacques Chirac. Une exposition dense qui ne cesse de déplacer le regard : ce que l’Occident a longtemps contemplé comme curiosité naturelle ou ornement exotique est, pour les peuples de Nouvelle-Guinée, une forme de connaissance du monde, un langage, une présence.

Capture d’écran de l’introduction à Voices of the Rainforest de Steven Feld et Dennis Leonard, 2020.

« Pour vous, ce sont des oiseaux, pour moi, ce sont les voix des ancêtres dans la forêt », dit Yubi Meyo, compositeur et expert des mondes forestiers bosavi, en 1976. Cette phrase, que l’on croise dans l’exposition, donne le ton de ce que les plumes portent au-delà de leur beauté formelle.

Depuis plus de deux mille ans, l’oiseau circule. Les premières routes commerciales relient la Nouvelle-Guinée aux marchés de Java, de la Chine, de l’Inde et de la Méditerranée. Les paradisiers y voyagent comme biens précieux, présents diplomatiques, vecteurs de pouvoir surnaturel — l’apanage des puissants, désireux d’incorporer leur force immanente. En 1862, le naturaliste Alfred Russel Wallace est le premier à en rapporter vivants à Londres. Les zoos d’Europe et des États-Unis suivront, alimentés par des négociants d’animaux exotiques qui capturent, non sans mise en scène, ces créatures pour le plaisir des foules.

Coiffe cérémonielle Mekeo © Collection belge, photo de l’autrice

En Nouvelle-Guinée, l’oiseau « se porte »: les coiffes des Hautes Terres de Papouasie–Nouvelle-Guinée en témoignent — chaque pièce est un assemblage de plumes et de matières qui fait de la parure un langage. Une magnifique coiffe masculine Buang ornée de plumes de paradisier de Stéphanie, collectée en 1955 par Françoise Girard, ou une coiffe cérémonielle Mekeo suffisent à mesurer l’étendue de ces vocabulaires visuels. Aux côtés des paradisiers, le casoar — grand oiseau à casque osseux qui court sans voler — occupe une place singulière : ses plumes noires entrent dans les parures liées à la guerre, tandis que dans plusieurs groupes il est associé, paradoxalement, à la fertilité et à l’origine des premiers jardins cultivés.

Coiffe masculine tchoe, ethnie Buang, collectée par Françoise Girard en 1955© musée du Quai Branly-Jacques Chirac, photo de l’autrice

Dans la première moitié du XX° siècle, arts et cultures populaires s’emparent à leur tour de l’image. Artistes, compositeurs, réalisateurs détournent l’oiseau de paradis, le chargent de stéréotypes exotiques, jouent sur la séduction et le spectaculaire. L’oiseau sans pattes, né d’une méprise, devient figure d’évasion.

à noter : Un colloque est organisé les 19 et 20 mai prochains intitulé Des forêts aux mondes, Ecologies, savoirs et circulations de la plume dans la salle de cinéma du musée du Quai Branly – Jacques Chirac.


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