L’Océanie ancienne, de Dominique Barbe

On croit connaître l’Océanie. On imagine un immense océan bleu, ponctué de quelques îles lointaines et minuscules, peuplées de sociétés simples, comme suspendues hors du temps et de l’histoire. C’est précisément ce préjugé que Dominique Barbe s’emploie à démolir, dès les premières pages de son remarquable ouvrage, paru en avril 2026 aux éditions Belin dans la collection Mondes anciens.

L’image qu’il propose en échange est saisissante puisque l’Océanie serait un grand marae. Cette perspective change tout : ce qui paraissait dispersé révèle sa cohérence profonde. Le livre tient cette promesse sur 760 pages. Dominique Barbe, historien passionné d’art océanien et longtemps enseignant à l’Université de Nouvelle-Calédonie, ne se contente pas d’une approche purement historique. Il mêle intelligemment histoire, géographie, anthropologie et archéologie, brossant un tableau d’une richesse et d’une précision remarquables — de Madjedbebe, en Australie, où des traces humaines remontent à 65 000 ans avant notre ère, jusqu’à Kamehameha Ier, le grand unificateur des îles Hawaï au tournant du XIXe siècle.

Ce qui frappe à chaque chapitre, c’est la mise en lumière de facettes que l’on ignorait souvent.

On découvre ainsi le rôle de la Micronésie dans le peuplement de la Polynésie — une histoire complexe, faite de migrations successives, de navigations extraordinaires, d’adaptations culturelles, que l’on résume trop souvent à tort à quelques grands récits simplifiés.

Chargement du lakatoi à l’aide d’une pirogue à balancier plus petite, photo de J.W. Lindt, 1886 © Bibliothèque d’État de Victoria

On mesure encore à quel point les peuples océaniens ont développé très tôt des réseaux d’échanges maritimes sophistiqués, des organisations sociales et politiques élaborées, des cosmologies complexes. Le système du Hiri, pratiqué par les Motu de la région de Port Moresby en Papouasie-Nouvelle-Guinée, en est un exemple frappant — et pour moi une découverte. Ces navigateurs organisaient chaque année de grandes expéditions sur leurs pirogues à balancier, les lakatoi, longeant la côte jusqu’à des escales comme Mailu, une île-carrefour de la côte sud-est, pour échanger leurs poteries contre du sagou et des noix de coco avec les peuples de l’intérieur et du littoral. (p.140). Un réseau structuré, régulier, ancré dans une organisation sociale complexe — et bien antérieur à la fameuse Kula rendue célèbre par Malinowski, à laquelle on pense spontanément quand on évoque les échanges rituels en Mélanésie.

Autre exemple tout aussi saisissant : le cycle du Sawei, centré sur l’île de Yap en Micronésie, où les habitants des atolls environnants effectuaient de longs voyages en pirogue pour apporter offrandes et tributs à cette île-centre, puissante et fertile. Moins un échange commercial qu’une véritable vassalité maritime, le Sawei révèle une organisation politique d’une grande sophistication.(p.216 et suiv.)

Carte de l’Insulinde, 1943 © Girard et Barrère, Wikimédia

Sans oublier l’Insulinde, restituée dans son rôle de grand carrefour commercial entre Asie et Pacifique — un monde en soi, trop longtemps relégué aux marges de l’histoire. (p.347 et suiv.)

Ce ne sont là que quelques exemples parmi des dizaines — le livre en regorge, à chaque page ou presque. C’est précisément ce genre de révélation, multipliée au fil des chapitres, qui fait tout le prix du livre de Barbe.

Un livre indispensable, et une invitation à traverser autrement cet océan que l’on croyait connaître.


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