Miroir-Nacre : Surfaces et Énergies en Mélanésie

Portrait de Irobaua de Suafa, Nord Malaita, Iles Salomon, photo de Thomas W. Edge-Partington © British museum Oc,Ca46.20

Mon blog « général » : Détours des Mondes website , s’est récemment attardé sur le miroir sous plusieurs angles Miroir… mon beau miroir, Le miroir comme surface de présence, La clairvoyance du devin, et les Bizango. Ce cinquième article prolonge cette exploration en la dirigeant vers l’Océanie.

En Mélanésie, la nacre, le coquillage poli, les pigments lustrés ne réfléchissent pas nécessairement le monde visible mais peuvent signaler une porosité vers un autre régime de présence. Avant d’être un objet, le miroir-nacre est ici une matière choisie, travaillée, orientée. Dans plusieurs langues mélanésiennes, le même mot peut désigner à la fois l’éclat d’un objet et la force qui l’anime. En Polynésie, la brillance est un indice de mana — cette énergie qui traverse les êtres, les ancêtres, les objets rituels, et dont la présence peut se lire à la surface des choses.

L’anthropologue Alfred Gell (La technologie de l’enchantement et l’enchantement de la technologie) a notamment montré comment l’effet visuel de certains objets mélanésiens — leur iridescence, leur changement de teinte selon l’angle — constitue une forme d’agentivité distribuée dans la matière. L’objet brillant capte le regard, le retient, le déroute. La surface agit. Une nacre terne serait le signe d’un échec.

Festival du Mont Hagen, participant portant un kina … et un miroir ou téléphone, photo de l’autrice, 2018.

En Papouasie, les grands pectoraux en coquille kina occupent une place centrale dans les cérémonies d’échange — les moka par exemple — où ils circulent entre groupes comme objets de valeur. Leur face intérieure, la plus nacrée, est portée contre le corps du donateur ou du receveur. La nacre tournée vers la peau capte et redistribue une énergie vers le porteur — elle n’est pas exposée au monde comme une décoration, mais orientée comme un dispositif. Le kina agit ainsi comme un amplificateur : il augmente la présence sociale et rituelle de celui qui le porte, en établissant un contact entre la surface iridescente et la surface du corps. D’une certaine façon, la nacre fait briller la relation entre le porteur et ce qui circule à travers lui.

Nguzu nguzu, photo de l’autrice 2014, Exp. L’éclat des ombres au musée du Quai -Branly Jacques Chirac.

Aux îles Salomon, les pirogues de guerre et de voyage portent en figure de proue une petite sculpture : le nguzu nguzu. Tête stylisée, elle regarde droit devant — vers la mer, vers les esprits sous-marins, vers l’inconnu que la pirogue va traverser. Ses yeux sont en nacre. Il semble que les entités sous-marines — esprits des morts, forces de la mer — soient attirées par les surfaces brillantes. Les yeux de nacre du nguzu nguzu servent donc à capter leur regard et mais aussi à leur renvoyer une présence : la pirogue signale qu’elle n’est pas un objet neutre traversant leur territoire, mais un être qui les reconnaît. La nacre est tournée dans les deux sens — vers l’invisible et vers le vivant. Le miroir ici n’a pas d’endroit ni d’envers : il est une interface entre deux mondes simultanément présents.

Détail d’un bouclier, Salomon, photo de l’autrice 2014, Exp. L’éclat des ombres au musée du Quai -Branly Jacques Chirac.

Les boucliers de guerre des îles Salomon sont réalisés dans un bois sombre à surface mate, sur lequel sont incrustés des fragments de nacre formant des motifs géométriques. Ce contraste — noir profond et éclat nacré — est stratégique. Face à un guerrier portant un tel bouclier, le regard adverse est « captivé » par les points lumineux avant même que le corps soit atteint. La brillance désarme, distrait. Le miroir peut ainsi être vu comme une défense. On relira avec bonheur l’excellent catalogue de l’exposition L’éclat des Ombres qui s’est tenue au musée du Quai Branly en 2014

Festival du Mont Hagen, photo de l’autrice, 2018.

Les sing-sing de Papouasie — ces grands rassemblements rituels où des centaines de danseurs se présentent en parures complètes — constituent peut-être l’exemple le plus total de ce que peut être une surface activée. Le corps du danseur est entièrement travaillé : peintures à pigments brillants (mica, argile blanche), graisse luisant sur la peau, plumes et coquillages disposés pour capter et redistribuer la lumière. Le danseur est lui-même une surface réfléchissante. Son corps transformé attire les regards des esprits et leur renvoie une présence — il signale qu’un vivant est là, qu’il est prêt, que la communication peut s’établir. La brillance du corps annonce ici une disponibilité.

Ces quelques exemples illustrent le miroir comme un milieu que l’on fabrique, que l’on active, et dans lequel on entre. La surface brillante est moins ce qui réfléchit que ce qui met en relation. Briller, dans ces sociétés, c’est prouver que la force circule — et inviter ceux qui la portent à se manifester.


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