
C’est en préparant un projet de roman — et en cherchant ce qu’on pouvait admirer au British Museum dans les années 1930 — que je suis tombée sur une expédition du début du XXe siècle assez méconnue : la Daniels Ethnographical Expedition.
Bien qu’aucun rapport global n’ait jamais été publié, elle a laissé derrière elle un héritage colossal : des journaux de terrain, plus d’un millier de photographies, les plus anciens films connus de Nouvelle-Guinée, environ 1 900 objets au British Museum et 40 cylindres sonores, dont l’histoire fera l’objet d’un prochain article.
Tout commence par un hasard : lors d’une partie de pêche dans le Hampshire, un riche commerçant américain, William Cooke Daniels, rencontre l’anthropologue britannique Charles Gabriel Seligmann. Seligmann a participé en 1898 à l’expédition de Cambridge dans le détroit de Torres et n’a jamais cessé de s’intéresser à la Nouvelle-Guinée britannique. Lorsqu’il propose son projet d’expédition à Daniels, ce dernier accepte de le financer ; la Royal Society apporte une subvention et la Royal Geographical Society prête des instruments. Le nom officiel est Daniels Ethnographical Expedition, souvent déformé en « Cooke-Daniels » (alors que Cooke est un second prénom).
À bord de la goélette de Daniels, le Kori, chacun a son domaine : Daniels l’ethnologie et la psychologie expérimentale, Seligmann la médecine, notamment pour la Cancer Commission qui l’a chargé de recueillir des données sur le cancer, le médecin Walter Strong s’occupe aussi d’observations géographiques et géologiques, Arthur Dunning la photographie et le cinématographe. Le capitaine Pim et Karlsson, de la goélette Kori, contribuent aussi au travail ethnographique, mais on sait peu de choses d’eux.

L’expédition quitte Londres en août 1903, et rien ne se passe comme prévu. Le Kori doit être réparé à Southampton et n’arrive en Nouvelle-Guinée qu’avec des mois de retard. Seligmann, Strong et Dunning gagnent Port Moresby sans lui et arrivent le 19 décembre 1903. Ils se joignent à une expédition dans ce qui fait aujourd’hui partie de la province occidentale de la Papouasie-Nouvelle-Guinée et ce jusqu’en février 1904. Seligmann, probablement atteint de paludisme, doit partir se rétablir à Sydney et ne revient qu’en avril. Les quatre hommes seront alors réunis du 23 mai à début juillet 1904, avant que Strong ne parte occuper un poste d’administrateur colonial à Mekeo. Daniels, Dunning et Seligmann disposent ensuite de quatre mois, à bord du Kori, pour explorer l’extrémité orientale de la Nouvelle-Guinée.
Ce parcours heurté explique peut-être aussi pourquoi aucun rapport d’ensemble n’a vu le jour. Dans la préface de The Melanesians of British New Guinea (1910 – téléchargeable), Seligmann reconnaît qu’il avait prévu de réaliser un premier volume d’une série de rapports, mais qu’il a dû renoncer à ce projet. Pour reconstituer l’itinéraire, il faut donc croiser journaux, notes et articles ; et c’est notamment la chercheuse Heather Donoghue qui a produit cet important travail, dont s’est servi le projet True Echoes.


À Port Moresby, l’équipe rencontre le magistrat résident Francis Barton et Ahuia Ova, chef koita du village voisin de Hanuabada. Le 1er juillet 1904, Barton organise un festin, prononce un discours et fait danser hommes et femmes venus de plusieurs groupes de la région. Pour ce festin, Seligmann parle de « durbar » des tribus de la division centrale, un mot emprunté à l’Inde britannique, où il désignait une réception publique donnée par un prince ou un gouverneur. Dunning et Daniels filment une partie des danses et ces images comptent parmi les plus anciennes tournées en Papouasie-Nouvelle-Guinée.
Des photographies de 1904 conservées au British Museum montrent aussi les lakatoi, grandes pirogues à voiles des Motu et des Koita, qui partaient chaque année commercer dans le golfe de Papouasie.

L’expédition poursuit vers Rigo en compagnie d’Albert Charles English, puis Hula, où le chef Gima organise un festin que Dunning filme de nouveau. Puis c’est un parcours maritime qui suit : Tubetube, le groupe Marshall Bennett, les îles Trobriands, et la mission anglicane de Dogura, où Seligmann travaille avec le prêtre Eric Louis Giblin, coauteur de plusieurs sections de The Melanesians consacrées aux Massim du Sud.

Daniels quitte la Nouvelle-Guinée le 18 octobre 1904 ; Seligmann et Dunning restent à Port Moresby jusqu’au 4 novembre. Le British Museum conserve de nombreuses photographies ; par exemple celle d’une danse à Babaka ou encore d’un ornement de deuil féminin à Hula.


Parure de deuil, Hula 1904 © British Museum Oc,B119.172Que reste-t-il de ce voyage ? Une collecte à quatre voix : des objets, des photographies, des films et des enregistrements sonores. Daniels, principal collecteur d’objets, est aidé par les autres membres. De retour en Angleterre, Seligmann trie les pièces et les offre aux musées au nom de son mécène. Le British Museum en reçoit environ 1 900, dont 32 tambours, et conserve 848 photographies. Des fonds plus modestes sont allés au MAA Cambridge environ 149 objets), à Oxford (Pitt Rivers Museum, 174), à Londres (Horniman Museum, environ 60) et à Sydney (Australian Museum, environ 24).

Ce sont peut-être les images qui disent le mieux ce que fut cette aventure. Dunning prend la plupart des photographies : danses, villages, bateaux… Les douze courtes séquences filmées sont conservées au British Film Institute, et les journaux de Seligmann et de Daniels à la LSE. Quant aux 40 cylindres de cire enregistrés pendant le voyage, ils sont aujourd’hui à la British Library, après un parcours presque aussi romanesque que l’expédition elle-même, y compris un passage par une chaufferie. Ce sera l’objet de mon prochain article.

Rien de tout cela n’aurait été possible sans les administrateurs, agents du gouvernement et missionnaires déjà installés, Barton, Robinson, English, Lawes ou Giblin, qui ont ouvert leurs postes, leurs maisons et leurs navires à l’équipe. On peut y lire la logique d’un réseau colonial, qui explique aussi pourquoi les fonds sont aujourd’hui dispersés entre Londres, Cambridge, Oxford et Sydney. Regarder ces objets, ces images et ces voix, c’est donc aussi s’interroger sur les conditions dans lesquelles ils ont été réunis.
Sources :
Barnecutt, Vicky & Niles, Don. 2022. Daniels Ethnographical Expedition to British New Guinea 1904 Cylinder Collection (C62) Research Document. (Téléchargeable) – British Library / Institute of Papua New Guinea Studies, projet True Echoes.
Donoghue Heather, 2022, Material biographies. Identity, Meaning and Agency in the Cooke Daniels New Guinea Collections. (Téléchargeable) Dissertation Submitted for the Degree of Doctor of Philosophy – Sainsbury Research Unit for the Arts of Africa, Oceania & the Americas – School of Art, Media & American Studies – University of East Anglia.
En ligne : Papua New Guinea, 1904
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