
5 janvier 1904, à Port Moresby, Arthur Dunning et le capitaine Francis Barton installent un phonographe. Devant le pavillon de l’appareil, des chanteurs motu et koita entonnent des chants de lagatoi, ces grandes pirogues à voiles du commerce dans le Golfe. Ces chants existent toujours : 40 cylindres de cire de la Daniels Ethnographical Expedition sont conservés à la British Library.
Seligman connaissait le phonographe : en 1898, au détroit de Torres, il avait vu Charles Myers s’en servir (cf. photo ci-après). Mais en 1904, les cylindres sont rares. Dès janvier, l’équipe n’en a que cinq de rechange et Seligman renonce à emporter l’appareil vers l’ouest ; Daniels en enverra par la poste. Sur 37 des 40 cylindres, une voix anglaise annonce le titre, les interprètes, le lieu et la date, probablement celle de Seligmann. Les trois autres, enregistrés par Dunning et Barton, n’ont pas d’introduction.

Les trois premiers cylindres comportent des ehona, chants que les Koita ont appris des Motu et entonnent sur les lagatoi lors du hiri, le grand voyage commercial annuel, mais aussi comme complaintes funèbres. À Rigo, le 11 juillet, des hommes sinaugoro chantent Enaniori, leur plus ancien chant, selon eux, qui remonterait au temps où ils auraient surgi de leur trou ancestral sur le mont Taberogoro. À Hula, Ariparla est une lamentation chantée autour du défunt pendant les vingt-quatre premières heures. À Tubetube, des chants de la cérémonie waia viennent de Rogeia et de Milne Bay. À Wagawaga, des chanteurs d’abord timides acceptent de se produire à bord du Kori ; l’un de leurs chants, Pediri, raconte une tempête qui oblige à écoper sans cesse une pirogue.
Ces chants circulent d’un peuple à l’autre, et beaucoup de paroles restent opaques : Seligman jugeait déjà les textes koita largement inintelligibles, et Don Niles, de l’Institute of Papua New Guinea Studies (IPNGS), note que ceux du hiri ne peuvent plus être traduits.

De retour en Angleterre, les cylindres rejoignent la collection de James Frazer, anthropologue, folkloriste et spécialiste des lettres classiques, surtout connu pour son ouvrage Le rameau d’or.

Frazer n’a pas voyagé, il a passé la majeure partie de sa vie professionnelle au Trinity College de Cambridge et a recueilli des données auprès d’un large éventail d’informateurs.
Vers 1907, il ajoute à sa collection des enregistrements sonores. Charles Myers a peut-être déposé les premiers exemplaires à Cambridge. La collection d’environ 2100 cylindres, passe ensuite au laboratoire de psychologie de Cambridge que ce dernier dirige.
Puis on perd sa trace. Il faut attendre les années 1950 pour voir les cylindres ressurgir, retrouvés dans une chaufferie lors de la reconstruction du laboratoire. Abîmés par la chaleur, ils sont pris en charge par le British Institute of Recorded Sound, devenu en 1983 la British Library Sound Archive.
Le travail de sauvegarde s’engage à la fin des années 1970. En 1978, l’ethnomusicologue Alice Moyle trie à Londres les cylindres conservés au British Institute of Recorded Sound et prépare leur transfert sur bande. Elle fait connaître à Don Niles, l’existence d’enregistrements réalisés en Nouvelle-Guinée britannique, et celui-ci en demande des copies en 1983. La numérisation n’intervient qu’en 2001.
On peut écouter ces chants sur le site True Echoes.
Quarante cylindres, ce n’est pas beaucoup, mais c’est ce qui reste de ces voix de 1904, enregistrées par un homme dont on parle peu : Charles Seligman, médecin devenu anthropologue.
Mon prochain article lui sera consacré.

Sources :
Principalement Papua New Guinea, 1904
et Barnecutt, Vicky & Niles, Don. 2022. Daniels Ethnographical Expedition to British New Guinea 1904 Cylinder Collection (C62) Research Document. (Téléchargeable) – British Library / Institute of Papua New Guinea Studies, projet True Echoes.
Seligman, Charles Gabriel. 1910. The Melanesians of British New Guinea Cambridge University Press.
Ward, Alan. 1984. « The Frazer Collection of Wax Cylinders : An Introduction ». Recorded Sound 85 : 1-11.
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