Un mystérieux Monsieur Shaw

Shaw-catalogue
À la suite de mes recherches sur les traces de James Cook et les artefacts des mers du sud dans les collections publiques (dont vous trouverez les articles sur ce blog et en suivant principalement les nombreuses publications d’Adrienne Kaeppler sur le sujet), j’ai été naturellement conduite à l’histoire passionnante de la vente du Leverian museum en 1806 à Londres (celle-ci fera l’objet d’une présentation à l’association Détours des Mondes le 17 octobre prochain).
Dans les méandres de toute histoire, que ce soit un récit particulier ou la grande (avec un grand H), il est toujours de mystérieux personnages qui ont eu entre les mains des objets intéressants mais n’ont guère laissé traces de leur biographie…
Ainsi un certain Alexander Shaw apparait-il comme l’auteur d’un rare et incroyable ouvrage daté de 1787 : A Catalogue of the Different Specimens of Cloth Collected in the Three voyages of Captain Cook, to the Southern Hemisphere, with a Particular Account of the Manner of the Manufacturing the Same in the Various Islands of the South Seas : Partly Extracted from Mr. Anderson and Reinhold Forster’s Observations, and the Verbal Account of Some of the Most Knowing of the Navigators : With Some Anecdotes That Happened to Them Among the Natives.
On pourra consulter une version digitalisée, par exemple celle du Penn Museum : Catalogue Shaw – « Exemplaire Hall » (Acheté par la Penn Museum Library grâce à George Byron Gordon, directeur du musée, qui avait repéré l’ouvrage en 1919 à Londres et décrit par Henry Usher Hall dans ‘A Book of Tapa’, The Museum Journal, vol.12, n°1, 1921).

Alexander-shw-detail
On est ainsi en présence d’un catalogue avec 39 échantillons d’écorces d’étoffes collectées lors des voyages de Cook, intéressant ouvrage mêlant et le texte et les objets…un spécimen unique en son genre !
J’avais laissé là mes notes, le thème très spécifique des tapa polynésiens devenait pour moi trop pointu pour de simples recherches, et j’avais déjà bien à faire en suivant les enquêtes d’Adrienne Kaeppler et d’autres chercheurs sur maints artefacts…
Néanmoins, il y a peu, j’étais tombée par hasard sur un article de Billy Lythber « Captain Cook’s Barkcloth Books » paru dans Expedition, le magazine du Penn Museum, numéro du printemps 2017 (vol.59 – 1), qui fait état de la présence de deux ouvrages au musée, datés de 1787, et dont le premier est le fameux catalogue de Shaw… celui-ci étant moins rare que je ne le pensais puisque l’auteur mentionne le recensement de 2015 effectué par Donald Kerr qui compte 66 catalogues de par le monde.
Il existe ainsi d’autres « versions » du catalogue, avec l’existence d’ouvrages soit précurseurs du catalogue Shaw (appelés « pré-Shaw ») et d’autres qui ont dû être tirés de versions entières originales. On pourra par exemple consulter une version Pré-Shaw conservée au MAA Cambridge sous le numéro d’inventaire 1976.1591.
Mais les choses se compliquait encore une fois, car Billy Lythberg relevait un nouveau mystère concernant ces ouvrages. Elle avait en effet remarqué que les deux exemplaires du Penn Museum ne correspondaient pas avec ceux décrits et photographiés par Henry Usher Hall en 1921. Ce sont bien des originaux mais l’explication de cette incroyable différence n’est pas encore connue.

Barkcloth-book
Je ne suis restée que peu de temps au stade de cette histoire peu banale et pour le moins touchant à un sujet sortant de l’ordinaire. En effet, quelle ne fut pas ma surprise lors de l’Evènement TAPA organisé la semaine dernière à l’occasion de la parution de l’ouvrage-somme : TAPA, de l’écorce à l’étoffe, art millénaire d’Océanie. De l’Asie du Sud-est à la Polynésie orientale, d’écouter la contribution de Wonu Veys, conservatrice Océanie au Nationaal Museum van Wereldculturen (cf. visites DDM octobre 2013) !
Travaillant avec Erika Ryan (chercheur auprès de la National Library of Australia), passionnée par le livre et son auteur ; et elle-même plus concernée par les objets ethnographiques qu’il contient et la juxtaposition unique qu’il donne à voir de textes et d’artefacts, elle nous a délivré leurs dernières avancées sur les traces d’Alexander Shaw.
Ce qui concerne spécifiquement le personnage a fait l’objet d’un article d’Erika The mysterious Mr Alexander H. Shaw paru en 2015 et que je vous conseille de lire pour comprendre que ce Mr Shaw, un Ecossais à la carrière militaire bien remplie était peut-être libraire… à moins que ce ne soit son frère Hary ??? et si on veut aller plus loin, d’un plus récent qui nous entraîne en Ecosse.
Wonu Veys s’est attachée à comprendre le pourquoi de cet ouvrage. Elle établit une relation avec le fait que cette fin de XVIIIème siècle a été une période clé pour l’industrie textile et insiste sur la spécificité du catalogue : Un objet qui associe à la fois le texte et l’artefact, un besoin de connaissance par les écrits certes mais qui ne remplaçait pas l’expérience du toucher.

Specimen-2-lilly

Mais intéressons-nous plus spécifiquement aux objets : d’où proviennent les échantillons ?
Il semble qu’Alexander Shaw se soit procuré 110 tapa des voyages de Cook !
Les pistes à suivre sont l’achat direct à Reinhold Forster, la vente des objets du chirurgien David Samwell, à bord de la Resolution lors du 3ème voyage de Cook, vente qui eut lieu en 1781 et celle du Cabinet de curiosités de la Duchesse de Portland dont la vente en 1786 dura 38 jours et fut un évènement spectaculaire. La Duchesse était célèbre pour sa collection de coquillages et plus généralement de spécimens d’histoire naturelle, mais elle possédait également de rares objets précieux telles la porcelaine japonaise et les tabatières françaises mais aussi des artefacts des mers du Sud provenant des voyages de Cook et peut-être même de Wallis.

Portland-sale-1786

Une piste bien intéressante car il semble qu’aucun des objets de la vente de 1786 n’ait été localisé en ce jour, à l’exception peut-être d’un petit sac de Tahiti…

Photos 1 et 2 : Extraites de l’exemplaire du Penn Museum.
Photo 3 : Couverture du Book of Native Cloth from Bark of Different Trees, exemplaire du Penn Museum.
Photo 4 : Courtesy of the Lilly Library, Indiana University – Bloomington dans l’article : The Book of Tapa Samples Collected by Captain James Cook and Assembled by Alexander Shaw
Photo 5 : Pages du catalogue de vente de la Duchesse de Portland en ligne et téléchargeable.

Consulter également les exemplaires de la National Library of Australia.

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