Emma, reine de Nouvelle-Guinée

Mioko-child

Par une belle journée d’août, nous débarquons dans la petite île de Mioko dans les îles du Duc d’York. À l’ombre d’un jardin, un groupe de femmes enfile patiemment de petits coquillages pour fabriquer de longues brassées qui seront revendues sur le marché de Kopoko… Je m’essaye bien maladroitement à la tâche, m’apercevant plus tard qu’une des femmes désenfilera mon travail probablement trop imprécis… Cette patience du travail manuel est propice au bavardage.

Mioko-coquillages

Dans la conversation, et cela sera confirmé le lendemain lors d’une balade sur ce petit ilôt, il est clair que le souvenir de Queen Emma reste vivace dans les mémoires. C’était une grande femme, me dit-on, qui a fait du bien pour la région, comprendre surtout aux Tolaï qui lui obéissaient, l’ethnie dominante de cette région, mais qui lui ont pourtant cédé de nombreuses terres ! Pour preuve de son intérêt pour Mioko, on m’emmène voir les ruines de sa maison dans l’île, quelques pierres, une « piscine », des marches d’escalier ? … C’est plausible, Emma Forsayth devenue Emma Farrell a bien séjourné ici, à son arrivée en 1878.

Ruines-mioko

La mémoire est vive car cela date de près d’une siècle et demi…
Il faut dire qu’il s’agissait d’une jeune femme pleine de charme, d’origine samoane, une princesse dans son pays, qui a débarqué précisément à Mioko avec son deuxième époux, australien celui-là, Thomas Farrell. Lui était plutôt un « blackbirder » et ils participèrent au commerce du coprah. Devenue puissante plus tard, elle sera aussi célèbre par les fêtes fastueuses qu’elle organisait.
Dans le petit musée de Kopoko, bien pauvre en objets ethnographiques mais plutôt riche d’objets de la Seconde Guerre mondiale (il s’appelle à juste titre War museum), est accrochée cette peinture. Devant son hôtel particulier Gunantambu construit à Ralum en 1886, Queen Emma trône entre les hommes de sa vie, son beau-frère, Richard Parkinson, le barbu, et probablement Thomas Farrell et son dernier mari Paul Kolbe, (le quatrième homme ? son premier mari, James Forsayth ?)…

Queen-emma

Dès le début des années 80, Emma se détache des activités de son époux. Aidé par son beau-frère Richard, elle s’intéresse aux terres des Tolaï, situées autour de la péninsule Gazelle et met en place de grandes plantations de noix de coco et de cacao autour Kokopo. La main-d’oeuvre vient de Nouvelle-Irlande et des Salomon. Farrell décède en 1888 et Emma épouse Paul Kolbe, un fonctionnaire colonial allemand en 1893. Pendant une dizaine d’années ses entreprises vont surpasser toutes les autres, elle réussira à bâtir un empire et gagnera rapidement ce surnom de « Queen Emma » de Nouvelle-Guinée. Emma revend la plupart de ses actifs en 1910, part s’installer en Australie mais elle décèdera en 1913 à Monte-Carlo peu de temps après être venu chercher son mari mourant.

Queen_emma

Quant à l’histoire des collections, le rôle crucial joué par Richard Parkinson dans la collecte des artefacts est bien connu. Il arrive avec Phebe, la soeur d’Emma, en 1882 en Nouvelle-Bretagne et ne cessera d’écumer presque systématiquement les îles de l’archipel Bismarck. R. Parkinson est passé à la postérité avec son ouvrage Trente ans dans les mers du sud paru en 1907, mais Thomas et Emma Farrell se sont aussi hasardés très tôt au jeu de la collecte, comprenant l’importance financière à en retirer. Il semble qu’ils aient vendu des objets dès les années 1880, deux autres transactions en 1884 et 1885 font état de 2000 objets de Buka, Nouvelle-Irlande, Nouvelle-Bretagne et îles de l’Amirauté, essentiellement des armes ; des ventes exclusives à l’Australian Museum de Sidney.

E000568-1887

Lors des ventes de 1886 et 1887 au musée, ce dernier aurait retenu essentiellement des masques Malaggan, ceux-ci constitueraient la plus grande collection de ce types d’objets en musée (Source : « Thomas Farrell : Trading in New Ireland » article de Vicki Barnecutt in Hunting the Collectors: Pacific Collections in Australian Museums, Art Galleries and Archives, 2007).
L’association Farrell, Parkinson et autres collecteurs dans l’archipel Bismarck à la fin du 19ème siècle n’est cependant pas claire (nous avons déjà évoqué la compétition à laquelle se menaient les compagnies allemandes au-delà de leur propre commerce sur le domaine de la collecte d’objets ethnographiques) et Gilles Bounoure dans son compte-rendu de l’ouvrage précédent dans le Journal des Océanistes 130-131, critique les affirmations de V.Barnecutt.

E000564-1887

À suivre

Photos 1, 2, 3, 4 © de l’auteure, août 2019.
Photo 5 : Emma Forsayth © T.D.R
Photo 6 : Masque Malaggan E000568, acheté à Farrell en 1887 © Australian Museum
Photo 7 : Masque Malaggan E000564, acheté à Farrell en 1887 © Australian Museum

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