
Cet article est le premier d’une série consacrée aux « Femmes de terrain en Océanie » — ces femmes remarquables qui, par leur curiosité, leur courage et leur engagement, ont exploré, documenté et défendu les cultures et les territoires du Pacifique. Guides, ethnographes, militantes ou exploratrices, elles ont souvent été oubliées de l’histoire officielle.
Je crois que tout est parti de cette célèbre photographie (ci-dessus) dont je n’avais jamais pris la peine de m’enquérir de l’identité de ce visage. Une femme maorie d’une beauté saisissante, portant dans les cheveux plume de huia, oiseau rare et sacré, et un hei tiki autour du cou. Son manteau, un kahu kiwi, parure traditionnelle maorie en plumes de kiwi bordée de plumes de pigeon blanc, trahit une femme de haut rang. J’appris, il y a peu, qu’il s’agissait du portrait de Makereti Papakura pris lorsqu’elle avait 20 ou 21 ans. C’était en 1894.

Ce que j’ignorais alors, c’est que Makereti avait pleinement conscience du pouvoir de cette image. Elle jouait habilement de l’exotisme que dégageait sa propre photographie, s’en servant comme d’une carte de visite, d’un outil de séduction culturelle à destination du public occidental. Bien avant l’heure du marketing personnel, elle avait compris qu’une image bien choisie pouvait ouvrir des portes — et faire voyager une culture entière avec elle.
En réalité, elle s’appelait Margaret Pattison Thom, mais l’histoire l’a retenue sous un nom emprunté à un geyser. Makereti Papakura — ou « Guide Maggie » — fut l’une des figures les plus marquantes de la Nouvelle-Zélande du tournant du XXᵉ siècle : guide touristique, entrepreneuse, ambassadrice culturelle et, finalement, ethnographe.

Makereti (au centre, coiffée d’un foulard) tient un patu (une arme contondante courte) et porte un korowai, un manteau en fibres de lin orné de rubans noirs kiekie (hukahuka). Elle est entourée de ses sœurs Bella et Tatiana, qui tiennent toutes deux des poi awhiowhio. Les poi awhiowhio sont de petites calebasses perforées. Attachés à une ficelle, on les fait tournoyer. Le bruit qu’ils produisent imiterait le cri du whio (canard bleu). La danse du poi constituait une part importante du répertoire du groupe lors de la tournée des villages Arawa en Australie en 1910-1911. Le pataka visible sur cette photographie fait désormais partie de la collection du British Museum (Oc1933.0708.1). On pense qu’il a été sculpté par Tene Waitere.(notice du musée)
Née le 20 octobre 1873 à Matatā, dans la baie de l’Abondance, elle était la fille d’un Anglais, William Thom, et d’une Maorie de haute lignée, Pia Ngarotū Te Rihi. Ses premières années se passent dans le petit village de Parekārangi, auprès de ses grands-parents maternels. Elle y apprend le maori, les généalogies, les coutumes et les récits ancestraux. À neuf ans, elle bascule vers une éducation occidentale, notamment au prestigieux Hukarere Māori Girls’ College de Napier.

Photo © Pitt Rivers Museum – PRM 2004.27.2 Portrait en studio de Makereti, vêtue d’un korowai , et de deux parentes : à gauche, Tiripa (tante) et à droite, Pia Ngarotu Te Rihi (mère), arborant un moko et portant un kahu kiwi. Toutes trois portent des plumes de huia dans les cheveux et des hei tiki. Le décor peint en studio, représentant un feuillage, une urne sur un piédestal et des manteaux, a été retouché pour masquer les vêtements et les chaises d’origine européenne – vers 1900 (notice du musée)
Makereti s’installe ensuite à Whakarewarewa, la vallée géothermique de Rotorua, terre ancestrale de son peuple. C’est là qu’elle devient guide touristique. Réputée pour sa beauté, son esprit vif et son éloquence, elle est très vite l’une des guides les plus sollicitées de la région. C’est à cette époque qu’elle se forge son nom de scène. Un jour, un visiteur insiste pour connaître son « nom maori ». Elle jette un coup d’œil à un geyser voisin — appelé Papakura — et répond du tac au tac : « Mon nom est Papakura, Maggie Papakura. » Le surnom lui restera à jamais.

En 1901, Makereti est choisie pour guider le duc et la duchesse de Cornouailles et d’York — les futurs roi George V et reine Mary — lors de leur visite à Whakarewarewa. La couverture médiatique de l’événement lui vaut une renommée internationale. Forte de cette notoriété, elle publie en 1905 un guide pratique : Guide to the Hot Lakes District and Some Maori Legends ( à télécharger). Véritable entrepreneuse, elle organise également des tournées culturelles : aux États-Unis en 1906, en Australie en 1908 et 1910, puis en Angleterre en 1910-1911, emmenant avec elle un groupe de proches pour faire découvrir la culture maorie au monde entier.

En 1911, Makereti s’installe définitivement en Angleterre. Elle épouse Richard Staples-Browne et s’établit dans l’Oxfordshire. Elle s’inscrit à l’université d’Oxford pour y étudier l’anthropologie. Son projet est immense et inédit : rédiger une étude ethnographique complète sur la vie traditionnelle maorie, de l’intérieur. Elle puise dans ses souvenirs d’enfance, dans tout ce que les anciens lui avaient transmis, pour produire une œuvre à la fois rigoureuse et profondément personnelle. Elle n’aura pas le temps de la voir publiée. Le 16 avril 1930, Makereti Papakura s’éteint soudainement à 56 ans, laissant sa thèse inachevée. Huit ans après sa mort, en 1938, son œuvre est publiée sous le titre The Old-Time Maori. Rééditée en 1986, elle continue d’être une référence précieuse.
Makereti Papakura n’était pas seulement une guide exceptionnelle ou une célébrité de son temps. Elle était une femme qui avait compris, bien avant son époque, que la culture maorie méritait d’être transmise avec fierté, étudiée et partagée avec le monde.
Pour en savoir plus on pourra télécharger l’excellent article de Mandy Treagus paru en 2012 dans Australian Humanities Review.
From Whakarewarewa to Oxford: Makereti Papakura and the Politics of Indigenous Self-Representation
et visionner l’hommage rendu à la première femme autochtone à avoir achevé des études à l’Université d’Oxford.
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