
Oxford, 1930. Makereti Papakura vient de s’éteindre dans cette même ville, laissant inachevée son étude sur la vie traditionnelle maorie. À quelques rues de là, une autre femme se prépare à rentrer d’un terrain de dix-huit mois aux îles Salomon. Elle s’appelle Beatrice Blackwood. Elles ne se sont probablement jamais croisées — l’une était la flamboyante ambassadrice d’une culture qu’elle portait en elle, l’autre une chercheuse effacée, armée de ses carnets et de son appareil photo. Pourtant, Oxford les réunit dans une même passion : comprendre et transmettre les cultures du Pacifique, avant qu’il ne soit trop tard.
Béatrice Blackwood, nous la connaissons déjà dans ce blog. Nous l’avons déjà suivie en Nouvelle-Bretagne (cf.article) mais aussi avec Makereti pour l’exposition Intrepide women au Pitt Rivers Museum réalisé fin 2018.
Elle naît le 3 mai 1889 à Londres, dans une famille aisée de l’édition. Rien, dans son milieu, ne la prédispose à arpenter les forêts de Mélanésie. Pourtant, dès 1908, elle intègre le prestigieux Somerville College d’Oxford pour y étudier la littérature anglaise. En 1916, elle reprend le chemin d’Oxford pour suivre le diplôme d’anthropologie — qu’elle obtient avec mention en 1918. Elle entre alors au département d’anatomie de l’université, sous la direction du professeur Arthur Thomson. Ce qui aurait pu n’être qu’un poste d’assistante de recherche devient le début d’une carrière de quarante ans au service de la connaissance des peuples du Pacifique.

Avant de gagner l’Océanie, Beatrice Blackwood fait un détour par l’Amérique du Nord. Grâce à une bourse, elle passe trois ans, de 1924 à 1927, à mener des recherches en anthropologie auprès de communautés amérindiennes — notamment dans les pueblos du Nouveau-Mexique et en Colombie-Britannique.

En 1929, financée par le Conseil national de la recherche de Washington, Beatrice Blackwood embarque pour les îles Salomon du Nord, sur les îles de Buka et Bougainville — une région que très peu d’anthropologues avaient alors foulée, et où elle est tout simplement la première femme anthropologue à se rendre.
Elle y restera dix-huit mois. Dix-huit mois à vivre au plus près des communautés Petats et Kurtatchi, à documenter minutieusement chaque aspect de la vie locale : pratiques sociales, sexualité, mariage, naissance, techniques artisanales, récits oraux. Elle remplit des dizaines de carnets de terrain, collecte plus de quatre cents objets — pièces de monnaie, outils, ornements — qu’elle rapportera au Pitt Rivers Museum, et photographie…

En 1935, elle publie le fruit de ce travail : Both Sides of Buka Passage, une étude ethnographique sur les sociétés du nord-ouest des îles Salomon. L’ouvrage reste à ce jour une référence sur cette région.
En 1936, Beatrice est rattachée au Pitt Rivers Museum comme « démonstratrice en ethnologie ». Mais l’institution ne veut pas d’une archiviste sédentaire. Elle repart pour la Mélanésie, cette fois vers l’intérieur de la Nouvelle-Guinée, dans des zones encore non administrées par les autorités coloniales. Elle en revient en 1938, avec plus de deux mille objets qui rejoindront les collections du musée, et une documentation photographique et textuelle d’une grande richesse.


De retour à Oxford, Beatrice Blackwood ne repart plus sur le terrain. Elle consacre les vingt années suivantes à cataloguer, enseigner, transmettre. Elle co-dirige le Pitt Rivers Museum avec Tom Penniman, invente des systèmes de catalogage, forme des générations d’étudiants au diplôme d’anthropologie, et construit une correspondance avec des chercheurs du monde entier.

En 1943, elle reçoit la médaille Rivers Memorial pour l’ensemble de ses travaux sur le terrain. En 1948, elle devient vice-présidente du Royal Anthropological Institute. Jusqu’à sa mort, le 29 novembre 1975, à 86 ans, elle reste une présence centrale dans les couloirs du musée et de l’université.

Beatrice Blackwood n’a jamais cherché la célébrité. Pas de portrait en tenue d’apparat, pas de tournées mondiales, pas de couvertures de journaux. Là où Makereti jouait de son image et de son charme pour faire rayonner la culture maorie, Beatrice disparaissait derrière ses carnets et ses collections. Deux façons radicalement différentes d’être une femme de terrain — et deux façons, finalement, de faire avancer la connaissance de l’Océanie.
à lire Focus : Beatrice Mary Blackwood (Pitt Rivers Museum 13 novembre 2018)
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