
Sept portraits de « pionnières » parties vers des îles où personne ne les attendait vraiment. Makereti Papakura, Béatrice Blackwood, Katherine Routledge, Camilla Wedgwood, Hortense Powdermaker, Margaret Mead, Phyllis Kaberry. On aurait pu continuer la liste avec des personnes plus récentes, tout aussi importantes. Mais arrêtons-nous là, sur ce chemin déjà parcouru… et prenons le temps de contempler ce qu’il raconte.
Beaucoup d’entre elles ne sont probablement pas arrivées sur le terrain comme serait arrivé un homme. Katherine Routledge a dû financer et équiper son propre bateau pour espérer être prise au sérieux à l’île de Pâques. Béatrice Blackwood s’est battue pour obtenir les mêmes bourses que ses collègues masculins d’Oxford. Avant même de poser un pied sur le terrain, il fallait déjà justifier qu’une femme ait le droit d’y être. Ce petit détail, qu’on oublie vite en lisant leurs livres des décennies plus tard, a dû occuper une bonne partie de leur énergie.
Et pourtant — et c’est tout le paradoxe — cette position un peu bancale leur a ouvert des portes que leurs collègues masculins n’avaient pu franchir. Parler aux femmes. Entrer dans les maisons. Voir ce qui se passait une fois les hommes partis discuter entre eux ailleurs.

Il n’existait pas de case toute prête pour elles dans les sociétés qu’elles étudiaient. Chacune a dû inventer, sur le tas, une place où se glisser : ici on l’adopte comme la fille d’un chef, là son âge ou son célibat brouille les cartes habituelles et lui ouvre des portes que personne n’avait prévues pour elle. Seule, Makereti Papakura échappe complètement à ce jeu-là : Maorie elle-même, elle ne débarque pas de l’extérieur pour observer, elle parle depuis l’intérieur. Une position à part, dans cette galerie de portraits — plus proche de la passeuse que de l’observatrice venue de loin.
Cette débrouille permanente a un prix. Beaucoup d’entre elles ont travaillé seules, sans les réseaux, les postes, les recommandations qui filaient tout naturellement à leurs homologues masculins. Hortense Powdermaker en a fait les frais toute sa carrière, dans un milieu universitaire américain qui peinait à voir en une femme autre chose qu’une collectrice de données, jamais une théoricienne.
Et leur postérité, une fois le terrain refermé et les livres publiés ? Là encore, rien d’uniforme. Margaret Mead est devenue l’anthropologue la plus lue du siècle — et la plus attaquée aussi. Katherine Routledge, elle, a longtemps été effacée derrière les explorateurs venus après elle sur l’île de Pâques, avant d’être redécouverte. Combien d’autres manuscrits dorment encore quelque part, écrits par des femmes qui n’ont simplement pas eu la place ou le temps de les faire publier ?

Toutes les femmes présentées dans cette série ont un point commun : elles regardent l’Océanie depuis l’extérieur. Universitaires britanniques, néo-zélandaises ou américaines, elles viennent étudier des sociétés qui ne sont pas les leurs — à l’exception notable de Makereti Papakura, dont la position hybride annonçait déjà, à sa façon, un mouvement plus large. Ce mouvement, on le voit aujourd’hui à l’œuvre : des chercheuses originaires du Pacifique prennent la parole sur leurs propres sociétés, avec un regard qui n’est plus celui de la visiteuse.
De Makereti Papakura à ces voix contemporaines, une boucle se referme, ou plutôt se prolonge : celle d’une discipline qui, grâce à ces femmes de terrain, a fini par apprendre à regarder autrement — et à écouter, enfin, ceux et celles qu’elle avait longtemps eu la prétention de simplement observer.
à lire ou relire l’ouvrage publié à l’occasion de l’exposition Intrepid women au Pitt Rivers Museum fin 2018
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