
J’aurais pu croiser Hortense Powdermaker à Lesu, en Nouvelle-Irlande — si tant est que les héros de papier puissent serrer la main des femmes de chair. C’est le privilège de la fiction : le protagoniste de mon premier roman, Un crâne dans ma tête, fait escale à Lesu au printemps 1896, et c’est Hortense qui m’a fourni une bonne part de la matière pour l’y faire vivre. Mais en creusant davantage pour écrire ces portraits de femmes de terrain, j’ai découvert que je ne savais finalement pas grand-chose d’elle.

Hortense Powdermaker naît en 1896 à Philadelphie, dans une famille juive modeste. Elle étudie d’abord l’histoire au Goucher College, puis se lance dans le militantisme syndical — avant de se sentir à l’étroit et de partir pour Londres en 1925. À la LSE, elle découvre l’anthropologie et tombe sous l’influence de Malinowski : observation participante, attention aux relations sociales, description fine du quotidien. C’est dans ce même cercle que se forme, quelques années plus tard, Camilla Wedgwood, future assistante personnelle de Malinowski en 1931-1932. Toutes deux appartiennent à cette génération de femmes dont la place dans la discipline restait fragile, mais dont les travaux s’imposèrent par leur qualité et leur audace.
Diplômée en 1928, Powdermaker décroche une bourse pour partir en Nouvelle-Irlande. Elle s’installe à Lesu, village de la côte nord, où elle passe près d’un an entre 1929 et 1930. Elle y découvre une société organisée par lignages et alliances souples, traversée de rivalités et de jeux de prestige, rythmée par des rituels — dont certains liés à la sphère malaggan. Attentive au moindre détail du quotidien, elle en tirera Life in Lesu (1933), mélange de données ethnographiques et de regard personnel.

De retour aux États-Unis, Powdermaker rejoint Yale, où Edward Sapir la pousse à tourner l’ethnographie vers sa propre société. Entre 1932 et 1934, elle enquête dans une communauté afro-américaine du Mississippi : After Freedom (1939) compte parmi les premières études anthropologiques du Sud ségrégationniste.
Dans les années 1940, elle s’attaque à un terrain inattendu : Hollywood, qu’elle observe comme un système social — hiérarchies, fabrique du rêve, logiques économiques. Hollywood, the Dream Factory (1950) demeure la seule véritable ethnographie du cinéma américain classique.
Dans les années 1950, cap sur l’Afrique australe et le Copperbelt zambien, où elle étudie les bouleversements liés à l’industrialisation minière. Copper Town (1962) en explore les effets sur le travail, l’urbanisation, les médias.
En 1966, elle publie Stranger and Friend, retour sur ses quatre terrains — Lesu, le Mississippi, Hollywood, le Copperbelt — et sur le dilemme propre à l’observation participante : rester assez proche pour comprendre mais aussi assez distant pour analyser. L’ouvrage, salué par Margaret Mead, devient une référence pour des générations d’ethnographes.
Powdermaker meurt en 1970, laissant une œuvre riche et éclectique.
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