
Impossible de ne pas évoquer la célèbre Margaret Mead, déjà mentionnée à plusieurs reprises sur ce blog, mais jamais encore dans un article qui lui soit entièrement consacré. Avant Margaret Mead, l’anthropologie américaine vit surtout dans les musées et les bibliothèques. Après elle, le terrain devient une évidence, et l’Océanie l’un de ses grands laboratoires. En quelques années, entre Samoa, les îles de l’Amirauté et la vallée du Sepik, cette jeune femme va construire une œuvre qui fera d’elle l’anthropologue la plus lue et la plus discutée du XXe siècle.

© Manuscript Division/Library of Congress, Washington, D.C.
Margaret Mead a tout juste vingt-trois ans lorsqu’elle part seule pour les Samoa américaines en 1925, financée par le National Research Council. Son sujet : comprendre comment les adolescentes samoanes vivent le passage à l’âge adulte, pour le comparer à la crise que traverse, croit-on alors, toute jeune fille occidentale. Installée dans un village isolé, elle observe le quotidien des jeunes filles, leurs rites, leurs amours, leur insertion progressive dans la vie de la communauté. Sa conclusion est à rebours des idées reçues de l’époque. Elle constate en effet que leur passage à l’âge adulte se fait beaucoup plus en douceur — moins d’angoisse existentielle, une sexualité vécue sans la culpabilité ni les conflits qu’elle observait dans la société américaine, une intégration progressive et peu dramatique dans la vie adulte. Ce que l’on prenait pour une fatalité biologique n’est, pour une large part, qu’un effet de la culture.
Publié en 1928, Coming of Age in Samoa devient un best-seller et propulse Mead sur le devant de la scène intellectuelle américaine. Le livre fera aussi l’objet, des décennies plus tard, d’une controverse célèbre — l’anthropologue néo-zélandais Derek Freeman contestera la justesse de ses observations (Margaret Mead and Samoa. The making and unmaking of an anthropological myth). Entre-temps, l’ouvrage de Margaret aura cependant durablement changé le regard porté sur la jeunesse et la sexualité.

À peine rentrée, Mead repart : direction les îles de l’Amirauté, au nord de la Nouvelle-Guinée, où elle passe huit mois en 1928-1929 dans le village de Pere, sur l’île de Manus. Elle est cette fois accompagnée de son second mari, le psychologue et anthropologue néo-zélandais Reo Fortune, rencontré sur le bateau du retour de Samoa.
À Manus, c’est l’imaginaire enfantin qui l’intéresse : comment pensent, dessinent et jouent les enfants dans une culture où le surnaturel imprègne le quotidien ? Elle collecte près de 35 000 dessins d’enfants et en tire une conclusion qui, là encore, bouscule les certitudes du moment : ce qu’on croyait être une pensée enfantine universelle varie en réalité considérablement selon les cultures.
Ce terrain donnera Growing Up in New Guinea (1930), où elle s’attache à montrer que l’écart supposé entre esprit « civilisé » et esprit « primitif » a été largement surestimé. Mead reviendra à Manus à plusieurs reprises tout au long de sa vie — en 1953, 1964, 1967, 1971 — y menant une longue étude anthropologique dont elle tirera New Lives for Old (1956), consacré aux bouleversements rapides qu’a connus l’île.
Le terrain le plus ambitieux de Mead est peut-être celui qui commence fin 1931 en Nouvelle-Guinée, toujours aux côtés de Reo Fortune.Le couple découvre les Arapesh, peuple montagnard dont elle décrira plus tard la douceur et le pacifisme. Mead et Fortune ne s’arrêtent pas là et rejoignent ensuite les Mundugumor (Biwat), le long de la Yuat River, où hommes et femmes partagent au contraire une même agressivité, une même soif de pouvoir et de statut.

Puis, début 1933, guidés par Gregory Bateson — qui deviendra bientôt le troisième mari de Mead —, ils s’installent chez les Tchambuli, peuple lacustre de Chambri. Là Mead toujours intéressée par les rapports hommes/femmes constate que les femmes apparaissent comme gestionnaires et dominantes, les hommes plus sensibles, davantage tournés vers l’art et l’ornement.

De ces dix-huit mois de terrain naît, en 1935, Sex and Temperament in Three Primitive Societies — sans doute l’ouvrage le plus discuté de Mead après celui sur Samoa. En comparant systématiquement ces trois sociétés voisines mais radicalement différentes, elle devient convaincue que la nature humaine est infiniment malléable, et se conforme aux attentes de la culture qui la façonne. Ce séjour donnera également naissance à The Mountain Arapesh, vaste monographie publiée en quatre volumes entre 1938 et 1949 : une mine d’informations ! Télécharger vol.1 – vol.2 – vol.3 et 4. – vol.5

Reo Fortune, Margaret Mead et Gregory Bateson. Sydney, Juillet 1933 © T.D.R
Mead poursuivra sa carrière sur d’autres scènes — Bali avec Gregory Bateson, l’étude des cultures modernes durant la Guerre froide, un long passage comme conservatrice au Musée américain d’histoire naturelle de New York — avant de s’éteindre en 1978, devenue entre-temps l’une des figures publiques les plus reconnues de l’anthropologie américaine.
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