Femmes de terrain 7 : Phyllis Kaberry

Femmes aborigènes et Phyllis Kaberry, Kimberley, 1936 © T.D.R in
« Searching for Phyllis Kaberry via Proust », Sandy Toussaint 2002

Rien ne prédestinait Phyllis Mary Kaberry à devenir une pionnière. Née en 1910 à San Francisco dans une famille d’immigrés britanniques originaires du Yorkshire, elle grandit en Australie : ses parents s’installent à Sydney alors qu’elle n’a que dix ans. C’est là, à l’université de Sydney, qu’elle découvre l’anthropologie sous la houlette d’ A.P. Elkin, une figure tutélaire de la discipline en Australie. Elkin a une conviction peu partagée par ses pairs : il pense que les femmes anthropologues peuvent apporter un regard unique sur les sociétés étudiées et il encourage Kaberry dans cette voie.

Entre 1934 et 1935, Kaberry mène alors l’enquête dans le Kimberley. Les ethnographes de l’époque interrogent les chefs, les initiés, les détenteurs rituels — tous masculins — et en déduisent des sociétés entières. Les femmes aborigènes, elles, sont reléguées au second plan. Phyllis vit au plus près d’elles, partage leur quotidien, observe leurs activités, leurs rites, leur rapport au sacré. Le résultat de ce travail, publié en 1939 sous le titre Aboriginal Woman: Sacred and Profane, fait l’effet d’une déflagration dans la discipline.

Jusqu’ici, la religion et la loi aborigènes avaient été décrites presque exclusivement à travers le prisme masculin. Kaberry renverse la perspective et révèle une société bien plus équilibrée que ce que ses prédécesseurs avaient bien voulu voir. Avec cette thèse, soutenue à la London School of Economics en 1938, elle devient la première femme australienne à obtenir un doctorat en anthropologie.

in
The Abelam Tribe, Sepik District, New Guinea: A Preliminary Report,
Oceania, Mar., 1941, Vol. 11, No. 3

La suite de sa carrière est faite d’allers-retours entre continents et de ruptures imposées par l’Histoire. En 1936, elle rejoint Londres comme assistante de recherche d’Audrey Richards à la LSE. Trois ans plus tard, une bourse de l’Australian National Research Council lui permet de partir étudier le peuple Abelam, dans le Sepik — un terrain de choix pour observer d’autres formes d’organisation sociale en Océanie. Mais la Seconde Guerre mondiale interrompt brutalement ce travail. Repliée aux États-Unis, elle enseigne à Yale de 1941 à 1943 et se voit confier l’édition des matériaux inédits de Bronisław Malinowski.

Photo de P. Kaberry, 1958, Fai Kitukelae, head of the major Nso lineage, in front of his meeting house © Pitt Rivers museum 1998.195.16

Après la guerre, son terrain change radicalement : direction Bamenda, au Cameroun où elle effectue plusieurs séjours entre 1945 et 1963. Elle y travaille notamment sur les causes de la malnutrition et sur des conflits très concrets — les troupeaux qui dévastaient les champs cultivés par les femme, continuant à prendre au sérieux le travail et la parole des femmes.

Kaberry termine sa carrière comme maître de conférences en anthropologie sociale à l’University College London, poste qu’elle occupe vingt-six ans durant. En 1957, la Royal Anthropological Institute lui décerne la médaille Rivers Memorial pour la qualité de son travail de terrain. Elle siège ensuite comme vice-présidente de l’institution à partir de 1965. Elle meurt à Londres en 1977, laissant derrière elle des carnets de terrain, aujourd’hui conservés à la British Library of Economics and Political Science — une source précieuse et peut-être encore inexploitée.


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