
Il est difficile de trouver un autre portrait de Katherine Routledge… Après Makereti Papakura, qui jouait de son image pour faire rayonner la culture maorie, après Beatrice Blackwood qui disparaissait derrière ses carnets et ses collections, voici une troisième figure — plus tourmentée et à bien des égards la plus solitaire des trois.
Darlington, comté de Durham, 11 août 1866. Katherine Maria Pease naît dans une riche famille quaker, de celles qui croient au devoir. C’est précisément cet ordre qu’elle va passer sa vie à contester. À une époque où Oxford tolère à peine la présence des femmes dans ses murs, elle s’y fraie une place. Elle sort de Somerville Hall diplômée avec mention en histoire moderne en 1895. Suivent quelques années d’enseignement, puis l’appel du large : l’Afrique du Sud, au sortir de la guerre des Boers, où elle participe à la réinstallation de femmes immigrées.

En 1906, elle épouse William Scoresby Routledge et le couple part vivre parmi les Kikuyu, au Kenya actuel. Elle publie en 1910 le fruit de leurs recherches sous le titre With a Prehistoric People.
Mais Katherine a déjà les yeux ailleurs. Sur un point précis du Pacifique.

Tout commence en 1911. Contre l’avis de son entourage, Katherine engage sa propre fortune dans un projet démesuré : faire construire une goélette sur mesure pour rallier Rapa Nui. Le 25 mars 1913, le Mana quitte la Cornouailles, avec à son bord un équipage réduit et deux Britanniques pour qui rien, dans leur vie passée, ne laissait présager une telle traversée. Il leur faudra plus d’un an de navigation, et un nombre incalculable d’imprévus, pour atteindre l’île la plus isolée du Pacifique : le Mana n’accoste à Rapa Nui que le 29 mars 1914.

L’île sort à peine d’un effondrement démographique qui a failli effacer sa mémoire collective, et Katherine se met à l’écoute des anciens, multipliant les entretiens pour recueillir ce qui a survécu. Son guide dans cette entreprise est Juan Tepano, grâce à qui elle dresse un catalogue méthodique des moai et des ahus qui les portaient. Tepano comptera plus tard parmi les informateurs de l’anthropologue suisse Alfred Métraux, venu enquêter sur l’île en 1934-1935.
Juan Tepano – Ahu Tongariki 1914- 1915 © British museum Oc,G.T.1554
On pourra s’étonner qu’on ne parle jamais de William, le mari. Cela tient à la nature même de son rôle dans l’expédition : pendant que Katherine fouille et interroge ; lui, assure la logistique, fait régulièrement la navette jusqu’à Valparaiso à bord du Mana. Une absence qui se prolonge bien plus que prévu car fin 1914, son navire est réquisitionné et William est retenu sur le continent — laissant de facto à Katherine la conduite exclusive du travail de terrain.

De ce travail, il reste plus de trente statues excavées, et un nombre considérable de traditions orales et de légendes consignées avant qu’elles ne disparaissent. Les archives de l’expédition dorment aujourd’hui à la Royal Geographical Society de Londres ; d’autres traces — notamment des photographies — se trouvent au Pitt Rivers Museum et au British Museum.
En 1919, elle publie The Mystery of Easter Island — ouvrage de référence qui reste, plus d’un siècle plus tard, une source incontournable sur Rapa Nui. (Télécharger un ouvrage avec de nombreuses illustrations)

Mais il y a une autre histoire, plus sombre. Dès l’enfance, Katherine souffrait de troubles diffus et était d’une santé fragile. Une forme de schizophrénie progressa lentement, puis plus vite, transformant ses dernières années en un long naufrage intérieur. Son mari et son frère finirent par la faire interner dans un asile psychiatrique, où elle mourut sept ans plus tard. Le 13 décembre 1935, à 69 ans, Katherine Maria Routledge s’éteignit — première femme archéologue à avoir travaillé en Polynésie, pionnière des études sur Rapa Nui.

Katherine Routledge demeure cependant inconnue du grand public, et ce sont ses propres archives, longtemps données pour perdues, qui la sauvèrent de l’oubli. Elles furent retrouvées par Jo Anne Van Tilburg, une grande spécialiste des statues de l’île de Pâques, qui lui consacra une biographie : Among Stone Giants : The life of Katherine Routledge and her remarkable Expedition to Easter Island (2003).
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