
Lorsqu’il présente Mémoire sur les îles du Grand-Océan à la Société de géographie de Paris, nous sommes en 1832 et Dumont d’Urville a déjà navigué deux fois dans le Pacifique : comme second de Duperrey sur La Coquille (1822-1825), puis comme commandant de sa propre expédition sur L’Astrolabe (1826-1829). C’est cette double expérience de terrain, combinée à ses lectures, qui nourrit sa tentative de mettre de l’ordre dans la géographie humaine du grand océan.
Le découpage qu’il propose comporte en réalité quatre parties, et non trois comme on le résume souvent aujourd’hui : la Polynésie, la Micronésie, la Mélanésie — et la Malaisie, qui regroupe les îles de la Sonde, les Moluques et les Philippines. Cette dernière catégorie est tombée en désuétude, mais elle figurait bien dans le texte original. Le terme Polynésie n’est pas une invention de d’Urville : il avait déjà été forgé en 1756 par Charles de Brosses. En revanche, Mélanésie est bien sa création.
Au-delà de la simple commodité qu’on lui prête souvent aujourd’hui, cette carte ne se contente pas de tracer des frontières entre archipels : elle s’inscrit dans une théorie polygéniste, alors en plein essor, qui postule l’existence de races humaines distinctes et hiérarchisées.

Dumont d’Urville y oppose explicitement deux « races » : une race dite « jaune », à la peau cuivrée, organisée en sociétés hiérarchisées — celle des Polynésiens et des Micronésiens — et une race dite « noire », jugée primitive et tribale, celle des Mélanésiens. Le nom même de Mélanésie (du grec melas, noir) porte la trace de cette classification raciale : il ne décrit pas une aire culturelle, il désigne une population par la couleur de peau qu’on lui prête, et le jugement de valeur qui l’accompagne.
Cette logique conduit d’ailleurs d’Urville à des choix qui paraissent aujourd’hui incongrus : pour lui, l’Australie et la Tasmanie faisaient partie de la Mélanésie, un rattachement purement racial puisqu’il n’a aucun fondement géographique ou culturel réel.

Malgré ces fondements aujourd’hui discutés, le découpage de d’Urville a eu un succès inattendu et durable. Depuis les années 1970, géographes et anthropologues ont remis en question la pertinence scientifique de ces catégories ayant démontré qu’il n’existe pas de rupture profonde, culturelle ou ethnique, entre les sociétés mélanésiennes, polynésiennes et micronésiennes, qui se sont nourries de contacts multiples au fil des siècles.
Cependant, dans le langage courant, dans les ouvrages de vulgarisation — et jusque sur ce blog ! — ces trois noms continuent de structurer notre manière de parler du Pacifique.

Il est toujours bon de rappeler que les mots que nous utilisons, même les plus neutres en apparence, portent souvent une histoire qu’il vaut la peine de connaître.
Lire ou relire ce texte, édifiant pour un lecteur de notre époque !
Télécharger le Bulletin de la société de géographie tome 17, 1832, pages 1 à 21
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