Quand le corps devient une question : essai sur l’identité

Untitled: Silueta Series d’Ana Mendieta, 1978 © Solomon R. Guggenheim Museum, New York Purchased with funds contributed by the Photography Committee, 1998 – 98.5239 © Estate of Ana Mendieta

D’un nuage de fusain, une silhouette surgit. À peine née, elle chancelle : son contour tremble, un visage se dédouble comme s’il hésitait à exister. William Kentridge efface, rature, recommence — et à chaque geste, quelque chose persiste : une poussière noire, un fantôme de ligne. (cf.video ci-dessous)

C’est par cette image que s’ouvre Fabriques de la personne, mon dernier ouvrage, et je n’ai compris qu’assez tard pourquoi elle s’était imposée à moi comme seuil : elle dit déjà, avant toute démonstration, qu’un corps ne tient jamais d’un seul tenant. Il vacille, se défait, se recompose — et c’est précisément dans cette instabilité que se loge la question qui traverse ce livre : qu’est-ce qui fait tenir une personne, quand rien en elle n’est donné d’avance ?

Cette question, je l’avais déjà esquissée dans Détours de nulle part (2018), en parcourant les arts d’Afrique et d’Océanie — j’y pressentais que les objets, les corps et les gestes se fabriquaient mutuellement.

Ici, je la reprends, déplacée, creusée, mise à l’épreuve d’un corpus précis : les ontologies mélanésiennes d’un côté, une sélection d’œuvres d’art contemporain de l’autre.

Cette même question, je l’avais aussi approchée par un autre chemin, celui de la fiction. Dans Une femme comme moi (2024), c’est la mémoire — plus que le rituel ou le geste — qui devenait l’opérateur de la personne : Valentina, androïde, y dérobait les souvenirs les plus enfouis d’Héloïse pour devenir son égale, et échouait — non faute de mémoire, mais faute de ce qui la reliait aux autres. J’y reviens plus longuement dans un article de mon blog généraliste : Mémoire et identité : au cœur de l’humanité.

Ces deux trajectoires — l’une partie des ethnographies mélanésiennes et de l’art contemporain, l’autre de la fiction — se sont rejointes sans que je l’aie d’abord cherché. C’est de cette rencontre qu’est né Fabriques de la personne. Corps en actes, êtres en jeu, mon nouvel essai dont je vous parlerai plus avant la semaine prochaine.

Wangechi Mutu, The Seated I, 2019 © Wangechi Mutu. Courtesy of the Artist and Gladstone Gallery, New York and Brussels ©The Metropolitan Museum of Art, New York -2020.119

À l’intérieur même de Fabriques de la personne, cependant, je ne prétends à aucune symétrie entre ethnographie et art : le regard occidental part toujours du rituel mélanésien vers l’oeuvre contemporaine, c’est ma propre trajectoire de lecture qui l’impose ; cette habitude de composition ne relève naturellement d’aucune hiérarchie.

Il y a une anecdote, dans Do Kamo de Maurice Leenhardt (1947), que je n’ai cessé de retourner en écrivant. Un vieux Kanak, interrogé sur ce que le christianisme lui avait apporté, répond au missionnaire-ethnologue : « … ce que vous nous avez apporté, c’est le corps ». Cette phrase, à elle seule, renverse tout ce qu’on croit spontanément savoir sur ce qui précède quoi — le corps ou la personne, l’intériorité ou la relation. Marilyn Strathern, quarante ans plus tard, ira plus loin encore : pour elle, la personne mélanésienne n’est jamais une entité unique, mais le site pluriel et composite des relations qui l’ont produite (The Gender of the Gift).

C’est aussi de cette lignée — Leenhardt, puis Strathern — que ce livre est parti, et c’est elle qui l’a conduit, quatre mouvements plus tard — assembler, relier, fabriquer, activer —, jusqu’à une cinquième partie que je n’avais pas prévue en commençant : celle où l’on se demande ce que devient une personne lorsque le corps cesse d’être la condition évidente de son existence.

Giuseppe Penone, Continuera a crescere tranne che in quel punto, 1968-2003, arbre, bronze, installation dans le bois de San Raffaele Cimena, Turin, Italie (Photographie © Archivio Penone)

Je ne résumerai pas ce livre ici. Je dirai seulement qu’on y croise des sculptures vouées à la disparition et des sculptures conçues pour durer indéfiniment, des corps qui se fabriquent en se défaisant et des matières qui agissent sans qu’aucune intention n’en réponde — et qu’à chaque fois, la même conviction s’y reforme : une personne ne se possède pas, elle se fabrique, et cette fabrication ne s’arrête jamais tout à fait.

à suivre le 1er septembre


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