Fabriques de la personne

Figure Bioma, Era River, Golfe de Papouasie© Brooklyn Museum, Gift of John W. Vandercook, 51.118.9. (Photo: Brooklyn M.)

Ceux qui suivent ce blog depuis ses débuts savent combien la Mélanésie occupe une place particulière dans mon blog — plus qu’un terrain d’étude, presque une manière de penser. C’est cette manière de penser que je prolonge, huit ans après Détours de nulle part, dans un nouvel essai : Fabriques de la personne. Corps en actes, êtres en jeu.

Les points de départ, je les ai évoqués dans la note précédente.

Pour faire court, je dirais que c’est une question que l’ethnographie mélanésienne pose avec une netteté qu’on ne trouve nulle part ailleurs : qu’est-ce qui fait qu’un être devient une personne ? Non pas au sens biologique — naître suffirait —, mais au sens où les Mélanésiens l’entendent depuis longtemps : une personne se fabrique, par des gestes, des substances, des relations, et cette fabrication ne s’achève jamais tout à fait.

Churinga, Australie © Brooklyn museum 47.131.3, H. L. Batterman F.

C’est cette hypothèse que j’ai voulu suivre à travers un corpus ethnographique large — volontairement large, puisqu’aucun terrain ne peut, à lui seul, en épuiser la richesse. On y croisera les effigies malaggan de Nouvelle-Irlande et les boucliers Asmat, les churinga du désert central australien et les korwar de la Baie de Cenderawasih, la bride-price des Wodani et la kula trobriandaise décrite par Malinowski, le moka des Hagen et le naven iatmul étudié par Bateson, les initiations baruya de Godelier et le rite des flûtes sambia, les grandes ignames des Abelam et le bétel des Fuyuge, les Wigmen huli et leurs perruques, les orchestres de flûtes de Pan ’are’are enregistrés par Hugo Zemp. Chaque objet, chaque rituel, chaque substance y est pris pour lui-même, avant d’être mis en regard de quoi que ce soit d’autre.

Car le livre ne se limite pas à l’ethnographie : il la fait dialoguer, chapitre après chapitre, avec des œuvres d’art contemporain — Louise Bourgeois, Kader Attia, Wangechi Mutu, Susan Philipsz, entre bien d’autres. Mais c’est toujours le rituel ou l’objet mélanésien qui ouvre le mouvement, et l’œuvre contemporaine qui vient s’y mesurer, comme une résonance seconde.

L’ouvrage s’organise en quatre mouvements — Assembler, Relier, Fabriquer, Activer — auxquels s’ajoute une cinquième partie, plus prospective, où je m’interroge sur ce que devient la personne quand le corps cesse d’être sa condition évidente : intelligence artificielle, avatars de deuil numérique, données autochtones. Les sociétés mélanésiennes, on le verra, avaient déjà pensé cet écart — des personnes sans corps, des corps sans personne — bien avant que la question ne se pose à nous en d’autres termes.

Consulter le sommaire et la 4ème de couverture.




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