
Sur les îles Bathurst et Melville, au large de la côte nord de la Terre d’Arnhem, le peuple Tiwi honorent leurs morts par les cérémonies pukumani, selon les instructions de leur ancêtre Purukaparli. Le mot désigne aussi l’interdit qui pèse, le temps du deuil, sur les funérailles, sur les biens du défunt, sur ses plus proches parents et sur la tombe. Comme pour beaucoup d’autres sociétés de par le monde, le but des cérémonies est de guider l’esprit du défunt du monde des vivants vers le monde des morts.
Ces cérémonies, qui se déroulent quelques mois après l’inhumation, s’organisent autour de poteaux, les tutini. La famille du défunt en a passé commande à ses affins, qui les ont taillés dans un tronc de bois de fer, puis les ont peints avec des ocres naturelles. Le nombre et la taille des poteaux varient avec le prestige du défunt

Ces poteaux sont des offrandes : ils apaisent l’esprit du défunt et lui assurent le chemin vers le monde des esprits, où il demeurera.
Le jour venu, les participants se peignent le corps et se déguisent (fausses barbes, ornements), pour que l’esprit du mort ne les reconnaisse pas. Les danseurs tournent autour des tutini, sur des chants composés pour l’occasion.
À la fin de la cérémonie, on retourne des paniers d’écorce peints déchirés, et on les dépose au sommet des poteaux. On brise éventuellement des lances. Ces gestes marquent la clôture et indiquent qu’une présence parmi les vivants n’est plus possible.
Photo de Jane Goodale, années 50 in Tiwi Dance for a Dead.
Les poteaux restent sur place, laissés aux éléments. Pendant le pukumani, on ne prononce pas le nom du défunt ; mais après la cérémonie principale, on pourra le dire à nouveau. L’interdit n’est levé qu’au moment où les poteaux sont rendus à la brousse. Le malaggan avait déjà posé la question : que garde-t-on d’une œuvre faite pour disparaître ? Chez les Tiwi, la fin de l’œuvre semble surtout lever un interdit.
Les deux pratiques (pour les statues Malaggan et les poteaux Tutini) relèvent bien du même geste — laisser pourrir sur place, à l’issue d’un cycle funéraire. Elles ne visent cependant pas la même chose. Le tutini traite la mort d’un individu et protège les vivants de sa hantise ; le malaggan traite la mémoire elle-même, et fait de l’oubli organisé le moteur du renouvellement social et de la redistribution des droits. D’un côté, le pourrissement volontaire accompagne le départ d’une âme ; de l’autre, il produit activement l’oubli nécessaire à ce que la vie collective avec ses droits et devoirs puissent continuer.

Ces poteaux, à l’instar d’autres réalisations, connaissent bien sûr une seconde vie. Des tutini sont aujourd’hui sculptés pour des expositions et des collections.
Références :
Goodale Jane C., 1959, « The Tiwi Dance for the Dead » in Penn Museum Expedition Magazine vol2, n1; Télécharger
Venbrux Eric, 1995, A Death in the Tiwi Islands. Conflict, Ritual and Social Life in an Australian Aboriginal Community, Cambridge University Press.
Venbrux Eric, 2017, « L’art, la religion et la mort dans les îles Tiwi » in L’effet Boomerang, Musée d’ethnographie de Genève.
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