Le temps d’une apparition 4 – Les poteaux Bisj des Asmat sculptés pour les morts, rendus aux sagoutiers

Un homme debout devant une maison en paille, tenant une lance, avec un toit de palme et une sculpture en bois au-dessus de lui.
Mbapmemmaq, fabricant des poteaux bisj, village d’Ewer, debout près de deux poteaux. Photo de Gerbrands,
30 novembre 1960 © Wereldmusem RV-a163-1-124.

Les Asmat de Papouasie occidentale sont peu présents sur ce blog, à l’exception d’une note de 2020, Art Asmat au Metropolitan, consacrée à leurs sculptures sur bois et à leurs masques-costumes de fibres. Elle s’accompagne d’une intéressante vidéo réalisée pour l’exposition Making The Met, 1870–2020, où Maia Nuku, conservatrice associée pour les arts d’Océanie, présente de grandes œuvres asmat du musée.

Les Asmat sculptent et dressent des poteaux bisj (bis ou mbis) dans le cadre de la fête du même nom, un complexe rituel mortuaire dont l’enjeu est de rétablir l’ordre social.

Pour comprendre pourquoi ces poteaux sont sculptés, il faut partir de la cosmologie asmat. La mort n’est presque jamais considérée comme naturelle, sauf pour les très jeunes enfants et les vieillards : elle résulte d’une agression, qu’il s’agisse d’un raid meurtrier, de la sorcellerie ou d’un village ennemi. Lorsque les décès se multiplient, les esprits des défunts s’attardent parmi les vivants et menacent l’équilibre de la communauté. La fête du bisj remplit alors une double fonction : apaiser et honorer les ancêtres récents représentés sur le poteau, puis guider leurs âmes vers le royaume des ancêtres, au-delà de la mer.

Des personnes en train de grimper sur des structures en bois, participant à une activité communautaire en plein air, entourées de palmiers et d'une maison en arrière-plan.
Installation et fixation de 4 poteaux Bisj, village d’Omadesep, rivière Faretsj, Photo de Gerbrands, 29 juin 1961 © Wereldmusem RV-a163-1-124

La fabrication du poteau commence dans la mangrove. Pour le sculpter, les Asmat choisissent un arbre aux racines en forme de planches. Pendant la taille, toutes ces racines sauf une sont retirées, puis l’arbre est retourné : la racine restante devient la saillie en « aile » au sommet du poteau, le cemen. Le geste d’abattage a lui-même une charge symbolique. L’arbre est attaqué comme un ennemi dont on voudrait prendre la tête, puis, une fois écorcé, enduit d’une sève rouge, symbole des ancêtres morts.

Village Amananakai. Abattage d’un arbre pour fabriquer un poteau bisj pour la nouvelle maison des hommes. Photo de Gerbrands, 12 janvier 1961 © Wereldmusem RV-a163-3-23

Le bisj se lit comme une généalogie des morts récents. Chaque figure représente un individu précis et porte son nom. La section principale montre en haut le défunt qui donne son nom au poteau, et en dessous d’autres parents décédés récemment. Le cemen a quant à lui une signification phallique et porte des motifs liés à la chasse aux têtes, elle-même associée à la fécondité.

Le poteau n’était pas seulement un hommage. Chaque figure sculptée rappelait une vengeance à accomplir. Dressé devant la maison des hommes, il annonçait l’expédition de chasse aux têtes, et la tête ennemie capturée réparait le préjudice et libérait définitivement l’âme du mort.

Matjemos (devant) Mbapmes (derrière) travaillant sur les nouveaux poteaux bisj pour la maison des hommes d’Amman. Photo de Gerbrands, 13 janvier 1961 © Wereldmusem RV-a163-3-35

Une fois les cérémonies et les expéditions accomplies, le poteau n’avait plus de fonction dans le village. On l’emportait et on l’abandonnait dans les forêts de sagoutiers. En se décomposant dans le sol marécageux, la force spirituelle de l’ancêtre contenue dans le bois passait, dit-on, dans la terre : elle fertilisait les palmiers à sagou et garantissait l’abondance des récoltes.

La chasse aux têtes a été abandonnée au cours du XXe siècle. La sculpture des poteaux se perpétue pourtant. Elle accompagne des fêtes organisées pour faire face à une crise ou pour l’initiation de jeunes garçons, ainsi que des commémorations des défunts. Elle est aussi un moyen de transmettre le savoir-faire des sculpteurs. Le poteau a perdu sa fonction vengeresse, mais il continue de relier les vivants à leurs ancêtres.

Références :

Gerbrands Adrian A., 1967, Wow-Ipits: Eight Asmat Woodcarvers of New Guinea, La Haye, Mouton. (non consulté)

Konrad Gunter et Ursula (dir.), 1996, Asmat, Myth and Ritual, The Inspiration of Art, Venise, Erizzo

Smidt Dirk A. M. (dir.), 1993, Asmat Art: Woodcarvings of Southwest New Guinea, Rijksmuseum voor Volkenkunde, Leiden.

Notice du Metropolitan

Précédemment :

Le temps d’une apparition 3 – Les maisons Mbari des Igbo : élevées en argile, laissées à la pluie

Le temps d’une apparition 2 – Les poteaux tutini des Tiwi : dressés autour de la tombe, abandonnés à la brousse

Le temps d’une apparition 1 – Que devient une œuvre dont la fin est prévue ?

Nouvelle série : « Le temps d’une apparition »


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