
Suite de la mini série sur le miroir notamment écrite sur mon blog généraliste Détours des Mondes.
Après les surfaces où quelque chose apparaît (minkisi, Bizango, nacre), une surface qui regarde en retour.
Pour rappel, les articles de la série sont :
01 mai : Miroir… mon beau miroir
04 mai : Le miroir comme surface de présence
12 mai : La clairvoyance du devin
23 juin : Les Bizango d’Haïti
27 juillet : Miroir-nacre : Surfaces et énergies en Mélanésie

Sur la couverture de mon premier roman, Un crâne dans ma tête, il y a un œil. Ce n’est pas un œil humain : c’est un opercule de coquillage, serti dans l’orbite d’une sculpture malaggan de Nouvelle-Irlande.(volontairement déformé).
Dans cet ouvrage, j’ai écrit que ce regard venait de loin. Luca, le compagnon de la narratrice, a rapporté de Marseille un souvenir : des marins du Vieux-Port lui ont raconté la légende de Lucie, une jeune noble de Syracuse qui, pour ne pas détourner sa foi, s’arracha les yeux et les jeta à la mer. La Vierge lui en rendit de plus beaux et de plus lumineux. C’est pourquoi, depuis, on trouve en Méditerranée un escargot de mer dont l’opercule porte le nom d’« œil de Sainte Lucie ».
Luca en achète un. Il ignore encore, écrit la narratrice, que son équivalent néo-irlandais, Turbo petholatus, « constituerait le regard des idoles qui scelleraient notre destin ».

L’opercule est le « sceau » dur que l’escargot de mer referme sur sa coquille pour se protéger. Sa face plate porte une spirale, blanche ou brune. Sa face bombée, chez les plus beaux, montre une tache verte ou orange sur fond blanc, comme un iris.
J’ai déjà eu l’occasion d’expliquer la fonction funéraire des sculptures malaggan, taillées dans le bois, peintes, composées de motifs lignagers, d’oiseaux messagers, de poissons, de créatures hybrides. Elles ne reproduisent pas les traits du défunt : elles assemblent ses relations, ses droits, son histoire.
L’œil est la dernière étape. La sculpture est taillée, puis peinte, et c’est alors qu’on pose les opercules dans les orbites. La figure « prend vie » et devient, pendant les secondes funérailles, un point focal des échanges, des prestations et des transferts de droits. Pour l’anthropologue Susanne Küchler, c’est l’œil qui donne un regard à la sculpture. Devenue vivante, elle voit à son tour celui qui la regarde.
Si le miroir et la nacre laissaient apparaître, l’œil du malaggan inverse la relation : celui qui s’approche devient le regardé.

Lorsque Luca, puis la narratrice, entrent dans l’univers malaggan, le regard revient comme une obsession : celui des masques tatanua défilant par dizaines dans un musée australien, celui des crânes surmodelés aperçus dans la pénombre d’une hutte abandonnée… Et plus tard, pour Luca, les figures Uli du plateau de Lelet, où l’iris en opercule de turbo est associé à un blanc de l’œil taillé dans une porcelaine (Cypraea tigris), ce qui rend le regard, plus glaçant encore.
La fiction permettait ainsi de dire sans le démontrer : ces yeux sont ce qui fait basculer l’objet de l’inerte au vivant, et celui qui regarde, du collecteur au regardé.

Comme je l’ai écrit dans cette note, les effigies malaggan étaient abandonnées à la brousse ou détruites après les cérémonies, et cette destruction était assimilée à un « meurtre ».
Des pièces anciennes collectées subsistent, essentiellement dans les musées allemands. Derrière la vitre, les opercules restent en place. Le regard est conservé alors que ce qu’il servait à capter a disparu. Les ethnologues nous ont montré que l’expérience malaggan engageait les formes, les couleurs, les odeurs, les chants et les danses. Ici, il ne nous reste que le visuel, et dans ce visuel, un regard fixe, troublant, qui continue de nous observer.
Sources
– Elsa Spigolon, « Le regard malagan » Blog Casoar.
– Susanne Küchler, 1987, « Malangan : Art and Memory in a Melanesian Society » in Man, Vol.22, n°2. Téléchargeable.
– Susanne Küchler, 1988, « Malangan: objects, sacrifice and the production of memory », in American Ethnologist, vol. 15, n° 4, 1988, p. 625-637. Téléchargeable.
– Brigitte Derlon, 1997, De mémoire et d’oubli. Anthropologie des objets malanggan de Nouvelle-Irlande, Paris, Éd. de la MSH / CNRS Éditions.
– Michael Gunn et Philippe Peltier (dir.), 2007, Nouvelle-Irlande. Arts du Pacifique Sud, Paris, musée du quai Branly / 5 Continents.
– Martine Belliard-Pinard, 2020, Un crâne dans ma tête (roman). Mis en ligne sous forme d’une série sur mes blogs Détours des Mondes et Détours d’Océanie. (S1. E1. L’écriture de l’oubli, S1. E2. Le violon des morts, S1. E3. Dans un jeu de Monopoly… etc..)
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