A’a de Rurutu (1) -12

Il est des monstres sacrés auxquels on ne veut s’attaquer tellement ils ont été traités dans la littérature concernée… J’avais écrit un tout petit article en 2008 à son sujet : Des représentations du divin, n’osant peut-être alors prononcer son nom : A’a… Mais lorsqu’on commence à s’intéresser aux sculptures de Rarotonga, on ne peut être que frappé par une certaine ressemblance formelle avec le traitement de l’enveloppe corporelle de cette bien curieuse figure.

Cet étrange « individu » provient de Rurutu, une minuscule île volcanique des îles Australes

Parmi les articles les plus riches sur le sujet de cette fameuse sculpture, je retiendrai celui de Steven Hooper : Embodying Divinity : The life of A’A paru dans The Journal of the Polynesian Society Vol. 116, No. 2, juin 2007, complétant l’article d’Anne Lavondès daté de 1996,  L’histoire de A’A de Rurutu et l’évolution des mythes  in Horizon documentation, mais cela est loin d’épuiser la littérature sur le sujet, on peut encore citer d’anciennes sources ainsi que les interprétations plus particulières telles celles d’Alfred Gell sur la personne disséminée dans son fameux ouvrage de 1997, Art and Agency.

Depuis ma rencontre avec ce « monstre sacré » au British museum, il y a 15 ans de cela, je n’arrête pas de le photographier sous tous les angles lorsque je le rencontre, comme une véritable paparazzi ; les vitrines qui ne sont jamais avares de reflets m’obligeant à jeter une bonne moitié de mes prises voyeuristes ! Ci-dessus on le voit paradant dans l’exposition Oceania présentée à Londres puis à Paris en 2018 et 2019 ; la photographie où le dos de la sculpture est refermé correspond à une photographie prise au British Museum en 2008.

Voici donc cette étrange sculpture de 117 cm de hauteur, recouverte d’une trentaine de petits personnages en relief, dessinée très tôt dans le journal de la London Missionary Society, vêtue d’un tissu blanc cachant son sexe et qui fait son apparition à Londres après avoir été offerte à John Williams en 1821. Le plus étonnant réside peut-être dans l’existence d’une porte à l’arrière du corps, transformant la statue en possible contenant. Mais pour quel dessein ?

Un passage de l’ouvrage déjà consulté de J. Williams A Narrative of Missionary Enterprises in the South Sea Island p.44-45 nous fournit un premier témoignage sur cet objet. Williams se trouve à l’été 1821 à Ra’iatea, une île à plus de 500 kms au nord de Rurutu qui a été christianisé il y a peu.

polynesian_idol_taaroa-ellis« After an absence of little more than a month, we had the pleasure of seeing the boat return, laden with the trophies of victory, the gods of the heathen taken in this bloodless war, and won by the power of the Prince of Peace… A meeting was held in our large chapel, to communicate the delightful intelligence to our people, and to return thanks to God for the success with which he had graciously crowned out first effort to extend the knowledge of his name… In the course of the evening the rejected idols were publicly exhibited from the pulpit. One in particular, Aa, the national god of Rurutu, excited considerable interest; for, in addition to his being bedecked with little gods outside, a door was discovered at his back; on opening which, he was found to be full of small gods; and no less than twenty-four were taken out, one after another, and exhibited to public view. He is said to be the ancestor by whom their island was peopled, and who after death was deified« .

Ce premier témoignage semble parfait : Notre étrange sculpture semble être une représentation du dieu principal de Rurutu, elle s’appelle Aa et contenait à l’origine 24 petits « dieux »… peut-être fondateurs des différents clans de l’île.

Mais rien n’est simple ! Il existe deux autres versions de l’histoire !

Dans le compte rendu de James Montgomery Journal of voyages and travels : by the Rev. Daniel Tyerman and George Bennet, Esq. deputed from the London Missionary Society to visit their various stations in the South Sea Islands, China, India, between the years 1821 and 1829, on peut lire, à la date du 18 octobre 1821 relatant les faits du 9 août à Raiatea (p.134) :  « On the arrival of the boat with the trophies of victory, a general desire prevailed to see these objects of adoration.. The several idols were then exposed to view by three of the deacons. The first was the great national god, Taaroa, which was exhibited by Paumoana. This idol is a rude figure, made of platted sinnet, in the shape of a man, with an opening down the front, through which it was filled with little gods, or the family gods of the old chiefs, the points of spears, old slings, etc… of ancient warriors… Temauri then rose and exhibited Rooteabu, an idol inferior to the former, and made some suitable remarks. Uaeva next exhibited all the family gods, turning them first to one side, and then to the other, inviting every eye to behold them; and remarked on the superiority of this war to all the wars in which they had ever been engaged, ascribing the victory to Jesus, the great conqueror. »

Incroyables différences avec le premier témoignage ! Montgomery a assisté à la scène du 9 août, il a bien vu des « idoles »,  un dieu (Taaora et pas Aa…une différence peut-être non négligeable) enroulé dans de la fibre de coco (comme les to’o), avec une ouverture laissant apparaître plein de « petits dieux », et encore d’autres statues qu’on ne sait identifier. Aucune mention n’est faite sur une grande sculpture de bois. 

idols_ellis650

Que dire encore du témoignage de William Ellis à qui nous devons Polynesian researches during a residence of nearly six years in the South Sea Islands paru en 1929 et la célèbre illustration Idols worshipped by the inhabitants of the South Sea Islands où la figure A’a est représentée au centre de l’image ?

Ellis n’était pas présent à l’été 1821 à Raiatea, mais il passe dans cette île le 29 janvier 1822 et la sculpture est encore sur place. On peut lire dans son ouvrage p.220 concernant la figure de face et de profil au centre de son illustration : « The two figures in the centre, No. 1. exhibit a front and profile view of Taaroa, the supreme deity of Polynesia; who is generally ragarded as the creator of the world, and the parent of gods and men. The image from which these views were taken, is nearly four feet high, and twelve or fifteen inches broad, carved out of a solid piece of close, white, durable wood. In addition to the number of images or demigods forming the features of his face, and studding the outside of his body, and which were designed to shew the multitudes of gods that had proceeded from him; his body is hollow, and when taken from the temple, in which for many generations he had been worshipped, a number of small idols were found in the cavity. They had perhaps been deposited there, to imbibe his supernatural powers, prior to their being removed to a distance, to receive, as his representatives, divine honours. The opening to the cavity was at the back; the whole of which, as shown in the profile view, might be removed« 

Il s’agit donc d’un témoignage qui rejoint celui de Williams, on peut ainsi supposer que la statue était à l’origine enveloppée entièrement (ce qu’a vu Montgomery), que son nom est Aa mais rapidement assimilée au grand dieu Tangaroa ou Taaora. L’interprétation d’Ellis sur la présence des petites statues consiste à voir dans la cavité de la statue principale la possibilité de les faire bénéficier du pouvoir du « grand dieu » (de son mana).
La question du nom n’est pas une simple anecdote et celle-ci a fait l’objet d’études fouillées, notamment de la part d’Anne Lavondès (cf. L’histoire de A’A de Rurutu et l’évolution des mythes).

fiche-edge-partington

Sur la fiche établie par Edge-Partington, on peut lire le nom « Taaroa Upoo Vahu de Rurutu, le dieu suprême de Polynésie », une appellation peut-être donnée par les missionnaires pour valoriser leur trophée !

Mais penchons-nous plus précisément sur sa composition afin de comprendre si A’a est une « image » d’un dieu, une boîte à « généalogie de petits dieux », un reliquaire ?

Photos 1 à 4 de l’auteure à Londres et Paris.
Photo 5 : Carte partielle de la Polynésie française © T.D.R
Photo 6 : Représentation de Taaroa Upoo Vahu in Missionary Sketches XXIV, 1824
Photo 7 : Dessin de William Ellis in Polynesian researches during a residence of nearly six years in the South Sea Islands
Photo 8 : Gravure Idols worshipped by the inhabitants of the South Sea Islands de William Ellis.
Photo 9 : Fiche de l’objet LMS 19 établie par Edge-Partington © British Museum

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